Dans l'Air du Temps

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Dans l’air du confinement : le dos, le refus mais la présence

Il y a 8 mois, je vous proposais une chronique Dans l’air du temps autour plusieurs images : celle des manifestations des balcons à Hong-Kong ; celle de cet étudiant debout sur le char de la place Tien an men en 1989. Et pour la musique : la chanson Tien an men de Calogero.

L’air du chanteur français m’est revenu encore, il y a quelques jours, après que les employés du CHU Saint-Pierre ont tourné le dos à la délégation gouvernementale se présentant à eux.

La symbolique du geste est forte, la manifestation est claire autant que le contexte actuel est obscur. Mais cette posture se réduit-elle réellement à cette déclaration d’une ministre à savoir : "une protestation d’enfants qui n’ont pas eu ce qu’ils voulaient" ?

Il serait pour le moins dommageable d’humilier une colère.

Cette posture puissante n’est pas encore une signature au bas des papiers du divorce.

Tourner le dos est ici pour le moins élégant : le refus tout en étant présent.

Observons de près : si je tourne le dos à une personne, je refuse de la faire entrer dans mon champ de vision. Je la cantonne à un rôle sonore derrière moi, comme on mettrait la télé "en fond", comme un bruit dans le décor. Et c’est ce que ces "employés de l’État" ont fait.

Par ce geste, au-delà de leur indignation, ils nous signifient que la visite de courtoisie est un bruit, et que s’ils n’ont pas attendu une crise sanitaire pour s’engager et avoir les mains dans le cambouis, ils en attendent autant des pouvoirs institutionnels.

En soi, ils inversent les rôles, et rappellent au gouvernement et à son manteau politique que les employés sont les élus, et le peuple est son employeur.

En créant de manière éphémère un mur de dos, ils manifestent également, pacifiquement, leur réalité quotidienne d’être le dos au mur.

Nous sommes peu nombreux, mais en nous il y a Athènes.

Pier Paolo Pasolini dans Calderon

Il me semble que les gestes symboliques se multiplient de façon exponentielle pour le moment.

Ils s’exportent à travers la planète à chaque fois qu’un groupe se reconnaît dans la colère d’un autre. Sur les derniers mois : à la hauteur des manifestations aux balcons ; à la couleur des gilets jaunes ; aux désespoirs des travailleurs qui abandonnent aux pieds de leurs représentants politiques les symboles de leurs professions ; des flots de litres de lait en rue aux jetés de robes d’avocats… Et j’en passe des centaines.

Que fait-on de ces êtres qui se retournent les uns après les autres ?

Que fait-on de ces dos ?