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"Rien à craindre", Julian Barnes examine son degré de peur face à la mort, avec une joyeuse érudition et une délicieuse drôlerie

A l’heure des vacances, propices au farniente, on est parfois traversé par de grandes questions. Comme celle-ci : pourquoi n’y a-t-il rien plutôt que quelque chose ? Car s’il n’y a rien après la mort, rien à craindre… C’est ce que se dit avec un humour brillant et jubilatoire le grand écrivain anglais Julian Barnes dans ce livre paru chez Folio, Rien à craindre.

Julien Barnes, pessimiste allègre

"Rien à craindre", cette expression que l’auteur adresse aux ténèbres, "même pas peur !" comme le cri des enfants, lancé avec tout de même l’espoir que quelqu’un réponde.

Julian Barnes est, selon ses propres termes, un pessimiste allègre, amoureux de l’esprit et du talent de Flaubert, de Jules Renard et d’Alphonse Daudet qu’il a traduit en anglais. Et comme eux, il aime manier le paradoxe et met une obstination maniaque à traquer la vérité. Dans ce livre, il cherche la preuve de l’existence de Dieu ou plus exactement sa capacité à accepter sereinement qu’il n’existe pas.

Le sentiment que Dieu me manque est un peu pour moi comme celui d’être anglais, un sentiment suscité surtout par l’attaque, quand mon pays est maltraité, un patriotisme dormant, pour ne pas dire comateux, se réveille.

Julian Barnes

Face au trou noir mieux vaut en rire, après il est trop tard

Julian Barnes examine son propre degré de trouille face à la mort, avec angoisse mais surtout avec une joyeuse érudition et une délicieuse drôlerie. Face au trou noir mieux vaut en rire, après il est trop tard. Et avec ce récit, mi-journal, mi-essai, mi-roman familial – ça fait trois demis mais on ne va pas s’embarrasser pour si peu – il tente de se rassurer à la manière d’un enfant laissé seul la nuit dans un manoir hanté. Il y convoque ses chers fantômes que sont Montaigne, Somerset Maugham, Arthur Koestler et quelques philosophes.

Ce livre commence donc par cette phrase : "Je ne crois pas en Dieu mais il me manque". Julian Barnes aurait pu devenir croyant, bien que le terrain familial fût un peu miné ; sa mère était une maoïste convaincue.

Si Sophie Creuz vous recommande ce livre sur un sujet grave, c’est parce qu’il fourmille d’anecdotes savoureuses, hilarantes même qui interpellent, touchent et évitent toujours pesanteur et gravité. C’est en grand gosse, en joueur de football que Julian Barnes négocie avec la mort, fait des passes, feinte, va sur le banc de touche et regarde jouer les autres : mais comment font-ils, se demande-t-il, se disent-ils déjà au revoir avant l’heure, comme Alphonse Daudet qui s’écrivait "Adieu cher moi", emportent-ils leur ego sous leur linceul ? Quelle est la bonne tactique, celle de Tristan Bernard, homme de théâtre et humoriste redoutable, dont Julian Barnes rappelle qu’un jour il héla un corbillard en demandant "Cocher, êtes-vous libre ?" Ou la meilleure tactique est-elle celle d’Alphonse Daudet, tombant raide mort dans sa soupe en récitant Edmond Rostand.

Au jeu du préfériez-vous, Julian Barnes excelle : préfériez-vous mourir en écrivant un livre qu’un salopard écrire pour vous ou laisser une œuvre inachevée qu’aucun salopard dans le monde entier n’aura jamais la moindre envie de finir ?

"Rien à craindre" ne contient que 300 pages et on le referme avec regret, il aurait pu durer l’éternité mais c’eut été un risque, parce que, si Dieu existe, aurait-il pardonné cette dernière vanité ?

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