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La Promenade au Phare de Virginia Woolf, un travail d’orfèvre tout en subtilité

Alors que le soleil peine toujours à s’imposer face aux nuages et à la grisaille, Tania Markovic vous propose de vous pelotonner dans une bonne couverture et de vous plonger dans la lecture de To the lighthouse de Virginia Woolf, communément traduit par "La Promenade au Phare", dans la traduction de Maurice Lanoire parue aux Editions Stock.

C’est probablement le roman le plus autobiographique de l’auteure. Pour ce livre, Virginia Woolf tire sa matière de la source même de son enfance. L’action se passe dans une maison des Hébrides, au sud de la mer d’Ecosse, rappelant en bien des points la maison de Saint Ives, en Cornouailles, où le clan des Stephen allait séjourner durant les vacances d’été.

Notre romancière puise dans le caractère de ses parents pour façonner ses personnages. Chez Mr Ramsay, on retrouve la figure du tyrannique Leslie Stephen, père aussi redouté qu’adoré. En Mrs Ramsay, il y a la beauté, le dévouement, la bonté de cœur et le mystère de la malheureuse Julia Stephen, arrachée à la petite Virginia alors que celle-ci n’avait que treize ans.

Si on qualifie "La Promenade au Phare" de roman, il est néanmoins difficile de qualifier cette œuvre. Dans son journal, à la date du 27 juin 1925, Virginia Woolf écrit : "Je pense vaguement à inventer pour mes livres un nouveau terme, que je substituerai à "roman". Un nouveau… de Virginia Woolf. Mais quoi ? Une nouvelle élégie ?".

Ce qui nous paraît sûr, c’est que la romancière est aussi poétesse. Il y a quelque chose de l’ordre de la méditation poétique dans La Promenade au phare, du "poème psychologique" comme le qualifie Léonard Woolf. Abandonnant le mode narratif, Virginia Woolf use abondamment de monologues intérieurs, de soliloques lyriques ou de changements de perspective. Dans son journal, elle confie s’intéresser alors au fait "qu’il existe pour tous une multitude d’états de conscience". Quand Mrs Ramsay se retire en elle-même, après avoir subvenu au besoin de tous ceux qui l’entourent, elle est tout entière traversée par le courant de la vie. Virginia Woolf y introduit ses sujets de prédilection : la vie, la mort, les relations humaines, l’essence de l’art, le temps qui passe…

A propos du temps, elle écrit : "le passé est magnifique parce que l’on ne ressent jamais une émotion dans toute sa réalité sur le moment. Elle se développe par la suite, si bien que nous n’avons pas d’émotion complète dans le présent, mais seulement dans le passé". Nous sommes alors le 6 janvier 1935, elle ne va pas tarder à entreprendre la rédaction de La Promenade au phare… Partant de ce constat, elle compose son ouvrage en trois parties inégales. La première, "La Fenêtre", est ouverte sur l’avenir. Les premières lignes font part de la joie du petit James Ramsay à la perspective d’aller au Phare. "Pour lui, il était désormais entendu que l’excursion se ferait sûrement et que la merveille contemplée depuis des années et des années, semblait-il, se trouvait maintenant à portée de sa main, qu’il n’en était plus séparé que par une nuit de ténèbres et par une journée de navigation." A cette "nuit de ténèbres" correspond la deuxième partie, intitulée "Le temps passe". Alors que la grande nuit a emporté avec elle Mrs Ramsay et sa fille, Prue, la nature reprend ses droits sur la maison abandonnée. Enfin, la dernière partie, "Le Phare" est destiné à illuminer le passé. On y retrouve certains des protagonistes de la première partie : James et Cam Ramsay, maintenant adolescents, subissent toujours le mauvais caractère de leur père, Mr Ramsay, qui éprouve encore un grand besoin d’être aimé et rassuré. Il y a aussi le vieux poète Carmichäel, dont l’activité favorite consiste à sommeiller sur la pelouse. Enfin, Lili Briscoe cherche à poursuivre le tableau entamé bien des années auparavant.

Virginia Woolf nous livre là un travail d’orfèvre. Tout est absolument pensé, construit, pas un détail n’est laissé au hasard, mais cela, on ne le voit pas au premier coup d’œil. Ce n’est qu’à la seconde lecture qu’on s’aperçoit à quel point tout est bien bâti, bien ficelé. Un édifice solide mais d’une grande subtilité !

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