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"Oh Shenandoah" quand la musique se fait identité musicale d'une Nation naissante

"Le trappeur et sa famille" de Charles Deas (1845). Le tableau dépeint un voyageur, son épouse amérindienne et ses enfants
"Le trappeur et sa famille" de Charles Deas (1845). Le tableau dépeint un voyageur, son épouse amérindienne et ses enfants - © Tous droits réservés

Dans cette chronique Copier-Coller, on va traverser l’Atlantique et se pencher un instant sur l’une de ces chansons qui ont peut-être fait l’âme, sinon l’identité de la musique américaine.

La question de l’identité et notamment d’une identité nationale est une question dangereuse, une question fragile, une question stupide, mais une question lancinante. Aux Etats-Unis, la question de l’identité en musique fut un véritable enjeu. Les Etats-Unis sont une jeune nation, indépendante depuis seulement deux siècles et demi, un peu moins même, une nation qui s’est construite à partir d’une immigration très variée tout en écrabouillant les Native Americans, les Amérindiens.

Et on peut dire que les Américains ont tout essayé pour répondre à cette question de l’identité musicale. Quant à la fin du XIXe siècle, on demande à Antonin Dvorák, le compositeur tchèque, de prendre les rênes du Conservatoire de New-York et de composer une musique typiquement américaine, lui qui avait si bien trouvé une identité à la musique de Bohême, c’est un échec. Un échec relatif, mais un échec tout de même : Dvorák, plein de bonne volonté, s’imbibe de quelques idiomes locaux, il se plonge dans les paysages d’Amérique, mais il compose une musique tout à fait tchèque, dont un méga tube : la Symphonie du Nouveau Monde, qui est parsemée de polkas, la polka n’étant pas tout à fait américaine…

C’était en fait la musique d’un tchèque, ébloui par l’Amérique, mais nostalgique de sa chère Bohême. Alors, l’Amérique se cherche. Le Jazz naît en Amérique. Ça, c’est quelque chose ! Mais le jazz ne peut être à lui seul l’identité américaine en musique.

Des compositeurs mélangent les genres, comme Gershwin ou Bernstein, pour citer les plus connus… D’autres compositeurs font feu de tout bois, comme Aaron Copland, tantôt populaire, tantôt hyper pointu, tantôt folklorique ou plutôt jazzy. Vient aussi la musique minimaliste, répétitive.

La question de l’identité n’est peut-être pas si stupide ; elle est passionnante. Mais vouloir lui donner une réponse paraît nécessairement stupide, parce qu’elle sera partielle… La question mérite l’attention, la réponse beaucoup moins.

Et puis au milieu de tout ce foutoir, il y a ces chansons… On ne connaît pas précisément leurs origines, mais elles existent, on les connaît, on les chante, depuis longtemps… Et certaines mêmes sont l’histoire de ce métissage qui a fait l’Amérique : les colons, les Native Americans…

C’est le cas de Oh Shenandoah

Oh Shenandoah, une chanson folklorique américaine : née sur le sol américain, racontant une histoire métissée… On n’en connaît pas bien l’origine, un peu, pas tout à fait, quelque part au cœur de la légende.

Elle est ci-dessus interprétée par Bruce Springsteen, un chanteur qui s’inscrit au cœur des remous de son Amérique natale.

Oh Shenandoah, apparue quelque part au XIXe siècle, plutôt dans le nord des Etats-Unis, vers le Canada, sur la Rivière Missouri… Puisqu’elle est citée dans la chanson… Cette chanson qui raconte ce colon qui dévoile à un grand chef iroquois son amour pour sa fille. Une chanson qui a été celle du travail, sur les bateaux… Une chanson qui est celle de l’amour, celle de l’Histoire, celle du métissage bien sûr… Une chanson de légende… De celles que vous chantonnent les grands-pères, avec ce mélange de passion éraillée et de bienveillance.

Tout le monde a chanté Shenandoah… Aux Etats-Unis du moins. Et puis en 1999, le pianiste Keith Jarrett en propose une version sur son album "The Melody at Night, with you"C’est un album un peu particulier pour ceux qui connaissent le parcours de Keith Jarrett. Pianiste de jazz, dans différentes formations, génie du solo improvisé, révélé au monde par le fameux concert de Cologne de 1975. Et puis Keith Jarrett est aussi compositeur, et puis Keith Jarrett joue aussi du Classique, Bach, Haendel, Mozart. Et puis Keith Jarrett, ce peut être de très longues improvisations, avec cette attitude physique torturée, des gémissements, des cris qui s’échappent de sa bouche… Presque en transe quand il joue.

Alors, il enregistre cet album "The Melody at Night, with you" chez lui, dans son studio personnel. Il choisit une série de standards et de ballades, et il n’improvise pas. Tout est épuré, tout est sobre. Infiniment confidentiel. Une espère de retraite ascétique… L’essentiel, simplement.

Et parmi les titres de cet album, on retrouve cette chanson : Oh Shenandoah… Une chanson du plus profond de l’Amérique, d’une Amérique qui existait depuis des siècles, mais qui se dessinait une nouvelle forme, une forme métissée. Une chanson aux origines incertaines, qui vibre comme l’extrême diversité qui anime l’Amérique d’aujourd’hui et qui montre à quel point l’identité d’une musique et surtout d’une nation est une question vaine, passionnante, inutile, bouillonnante, obsédante, périlleuse, politique… mais profonde.

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