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La 1ère Ballade de Chopin pour violon et piano : la vengeance des violonistes incarnée par Ysaÿe

La 1ère Ballade de Chopin pour violon et piano : la vengeance des violonistes incarnée par Ysaÿe
La 1ère Ballade de Chopin pour violon et piano : la vengeance des violonistes incarnée par Ysaÿe - © Tous droits réservés

C’est connu, les transcriptions laissent ouvertes des blessures, des plaies béantes chez les musiciens transcrits. Il y en a eu de sombres disputes entre les violonistes et les pianistes, lorsque les pianistes décident de s’approprier une oeuvre pour violon. Et dans cette chronique, Pierre Solot propose la vengeance des violonistes…

"Alors comme ça, vous, pianistes, vous vous attaquez à nos chefs-d’œuvre, sans vergogne !", disent les violonistes avec amertume. "Eh bien, c’est un symbole que nous allons vous ôter : le poète du piano, peut-être celui qui a le mieux écrit pour votre instrument dans toute l’histoire de la musique : CHOPIN !"

La 1ère Ballade de Frédéric Chopin est l’une de ces œuvres que tout le monde veut jouer, mais que tout le monde ne peut pas jouer… Un régal pour le pianiste : du drame, du chant, de la virtuosité… Et de la liberté, oui, la ballade a ce caractère rhapsodique : une forme très libre, un discours qui ne fait jamais machine arrière, un discours changeant, contrasté, multiple, un voyage à travers l’âme de Chopin.

Cette 1ère Ballade est une oeuvre splendide, et l’on comprend que les violonistes s’y intéressent de près. Une oeuvre splendide… dont ils sont privés… Car c’est le problème avec Chopin : c’est peut-être le compositeur le plus séduisant de l’histoire : celui qui parle au plus large public - avec Tchaïkovski sans doute… Mais Tchaïkovski a écrit un peu pour tous les instruments - Chopin, à de rares exceptions près, n’a écrit que pour le piano.

Et les violonistes veulent séduire aussi… Alors ils s’approprient cette Ballade.

Et la figure de cette redoutable vengeance, de cette vengeance sur toutes les transcriptions pour piano, c’est Eugène YsaÿeL’indiscutable Eugène Ysaÿe.

En Belgique, on ne touche pas à Eugène Ysaÿe ! Le père du violon belge. Il fréquentait Liszt, Clara Schumann, Grieg, et tout le monde lui dédiait des œuvres, une Sonate par-ci, une Sonate par-là : Debussy, Saint-Saëns, Fauré, César Franck. Bref, une figure légendaire de la Belgique musicale !

C’est bien simple, n’oublions pas que le Concours Reine Elisabeth s’appelait initialement le Concours Ysaÿe.

Et donc Ysaÿe, parmi ses faits d’armes prestigieux, décide de transcrire la 1ère Ballade de Chopin pour violon. Nous sommes en pleine première guerre mondiale, Ysaÿe s’est exilé à Londres et il se lance dans cette aventure surprenante. Comment rendre possible au violon ce qu’un instrument à l’ambitus aussi large que celui du piano prétend déjà avec difficulté ? Il semble qu’Eugène Ysaÿe ait voulu transcender sa technique, en bouleversant les habitudes de la pratique du violon.

Et c’est une démonstration des possibilités techniques du violon que nous propose Ysaÿe. Outre quelques libertés artistiques, des licences artistiques comme on dit, il trouve des solutions ingénieuses et follement virtuoses pour transformer le grand piano en un gigantesque violonPrincipalement des solutions inédites concernant les déplacements de la main gauche sur le manche, mais aussi en proposant des harmoniques impalpables – vous savez, les harmoniques, que l’on obtient en effleurant la corde du violon – ou aussi par exemple des glissandos en tierces qui donnent à ce petit violon les possibilités de ce grand piano.

Et puis là où la vengeance est rude pour les pianistes, c’est que la version d’Ysaÿe est écrite pour violon et piano… Le piano étant réduit à un rôle de faire-valoir, à accumuler les Ploum ploum sous le chant libéré du violon.

Oui, la revanche est totale, le violon brille de mille feux et la musique de Chopin prend un sens nouveau…

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