Clara Schumann ou la difficulté d'être femme, artiste et créatrice au XIXe siècle

Tous les jeudis de 15:00 à 16:00 sur Musiq3

Plus d'infos

Clara Schumann, ou la difficulté d'être femme, artiste et créatrice au XIXe siècle

Clara Schumann, ou la difficulté d'être femme, artiste et créatrice au XIXe siècle
6 images
Clara Schumann, ou la difficulté d'être femme, artiste et créatrice au XIXe siècle - © Tous droits réservés

À l’occasion des deux cents ans de la naissance de Clara Wieck-Schumann, nous vous proposons un feuilleton en cinq épisodes consacrés à la pianiste et compositrice, réalisé par Charles Sigel.

Comme interprète, Clara Wieck (épouse Schumann) fut au cœur de la musique allemande au dix-neuvième siècle. Mais comment être compositrice quand on est Mme Robert Schumann et l’amie de cœur de Johannes Brahms ?

► Episode 1 : Une petite fille silencieuse
► Episode 2 : Une si longue attente
► Episode 3 : Du ring an meinem Finger
► Episode 4 : Le jour s'assombrit, un ange apparaît
► Episode 5 : La nuit tombe, une autre vie commence

Robert, c’est bien sûr la grande ombre, derrière Clara. Certaines phrases sont révélatrices : "Quand un homme compose une symphonie, on ne peut pas attendre de lui qu’il se consacre à autre chose. Même sa femme doit accepter d’être mise de côté".

Autre phrase : "Ma jeunesse n’a pas été heureuse ; tu sauras compenser ces années-là ; j’étais seule au monde". La mère, Marianne Wieck, a quitté le domicile conjugal, elle divorcera pour épouser son amant, Adolf Bargiel. Cette mère, en fait, a accompli le travail auquel Clara à son tour devra se livrer : se libérer du père, Friedrich Wieck.

Enfant prodige

Ce père, autoritaire, irascible, dictatorial, mais qui ne manquait pas de lumières, brillant pédagogue par ailleurs, exigea de garder cette enfant près de lui. Il avait en effet pressenti qu’elle avait un don. Cette enfant qui, détail révélateur, ne commença à parler qu’entre sa quatrième et sa cinquième année et resta repliée sur elle-même jusqu’à ses huit ans.

Se voyait-il en Léopold Mozart ? C’est possible. Il lui fait en tout cas donner des leçons de chant, de composition, d’harmonie. À 8 ans, elle donne en concert le Concerto en mi bémol majeur de Mozart !

► Ecoutez l'épisode 1 : Une petite fille si silencieuse

Frère et sœur

Dans la maison de Leipzig, réside un jeune homme, de neuf ans son aîné, lui aussi est élève du père Wieck. Fils d’un libraire-traducteur-érudit de Zwickau. Le jeune homme raconte à Clara des histoires d’Eusebius et Florestan, de fantômes, de döppelgänger. Ils sont grand frère et petite sœur.

Evidemment, elle tombera vite amoureuse de ce jeune homme fantasque, cyclothymique, imaginatif, qui hésite et balance entre musique et littérature. Lui qui voudrait être virtuose, mais renoncera à l’être quand il aura définitivement abîmé deux doigts de sa main droite, par des exercices inappropriés.

Très jeune, Clara, enfant prodige, courra les routes d’Allemagne pour des tournées de concert. Lui, Robert sera plus sédentaire. Plus lent qu’elle, assez placide. Ses mouvements seront tout intérieurs. Sa musique les dira assez…

Pianiste virtuose, on tient Clara pour l’égale dans sa jeunesse des Liszt, Chopin ou Thalberg. Plus tard on la mettra sur le même plan que Rubinstein, Bülow ou Tausig.

Elle jouera en duo avec les violonistes David ou Joachim, elle accompagnera les cantatrices les plus fameuses, Pauline Viardot, Jenny Lind ou Wilhelmine Schröder-Devrient; le répertoire des concertos, elle l’interprétera avec son grand ami Mendelssohn, Hiller ou Hermann Levi comme chefs.

► Ecoutez l'épisode 2 : Une si longue attente

Femme parmi les lions

Difficile d’être une femme-musicienne. C’est un signe, on la masculinise : elle a vingt ans quand le critique français Henri Blanchard la décrit "comme le lion musical du moment, le Thalberg féminin du piano".

Trente ans plus tard, Joseph Joachim lui écrit : "Que vous soyez une femme me semble n’avoir rien à faire là-dedans. De toute façon, en ce qui concerne l’art, vous êtes suffisamment homme."

Plus difficile encore d’être compositrice. Les pièces de jeunesse sont brillantes, celles écrites du temps du mariage creusent plus profond, puis elle renonce à créer. Jamais elle n’abordera, à l’instar de Fanny Mendelssohn ou Louise Farrenc, les grandes formes, symphonie ou oratorio. Et pourtant on lui doit trente recueils de lieder ou de pièces pour piano (et un concerto pour piano qui vint bien avant celui de Robert).

► Ecoutez l'épisode 3 : Du Ring an meinem Finger

À bout de bras

Après l’exaltation des fiançailles secrètes, du consentement au mariage arraché au "Vieux" (devant un tribunal !), les premières années de mariage seront grises et difficiles. Clara devient maîtresse de maison, mère de famille (ils auront huit enfants), sa carrière patine, ses compositions restent dans l’ombre de celles de Robert.

Insidieusement, Robert, dont l’instabilité de caractère s’aggrave, la laisse prendre un rôle effacé ; elle est celle qui parachève ou transcrit les œuvres de son époux. À côté de lui, elle prend conscience de ses manques, de l’ignorance où son éducation l’a laissée demeurer. Elle doute de ses propres œuvres : elle trouve par exemple son Trio "insipide, efféminé et sentimental".

Mais elle porte à bout de bras cet homme fragile. Dans le couple, elle est l’élément solide et dynamique. Elle se donne pour tâche de le défendre contre les attaques des musiciens "de l’avenir" qu’elle abomine ; elle déteste la musique de Liszt et elle deviendra de plus en plus vindicative avec lui, après l’amitié de leur jeunesse, elle exécrera la musique de Wagner qu’elle ne comprendra pas davantage.

Mes belles années s’enfuient, et mes forces également. Je suis si découragée que je ne trouve pas les mots pour le dire

► Ecoutez l'épisode 4 : Le jour s'assombrit, un ange apparaît

Et puis il y aura la tentative de suicide de Robert, il y aura les deux ans d’enfermement à la "maison de santé", la mort en 1856 : "il a pris mon bonheur avec lui", dira-t-elle.

Une nouvelle vie commence pour moi

Elle survivra quarante ans à Robert. Elle n’avait jamais renoncé aux tournées – d’abord pour contribuer aux besoins du ménage -, elle va s’y adonner avec une sorte de frénésie. Comme pour échapper à la fois à ses souvenirs et à l’emprise de Brahms. "Je ne supporte pas longtemps le repos, je tombe alors dans une mélancolie pénible". Elle change de résidence, Düsseldorf, Berlin, Baden-Baden, Berlin, Francfort. "Je ressens à la maison plus que n’importe où ailleurs la perte du bonheur de ma vie".

► Ecoutez l'épisode 5 : La nuit tombe, une nouvelle vie commence

L’ami toujours présent

"Je t’aime plus que tout au monde ". Ces mots, Brahms les lui dira en 1876, mais cet amour aura été tacite, depuis le début. Certes, leurs relations n’auront pas toujours été au beau fixe. Il y a eu une dispute entre eux quand, en 1868, il lui a conseillé de mettre un terme à sa carrière et de s’installer à Vienne près de lui.

Cependant, Clara ne tiendra jamais rigueur à Johannes de ses brusqueries, de ses ronchonnements, se souvenant qu’à peine sorti de l’adolescence, il s’était mis à son service au moment de la déchéance de Robert : "Comme un véritable ami, il vint pour partager toute ma peine. Il donna de la force au cœur qui menaçait de se rompre".

Et dans les moments douloureux de la vie de Clara, il fut là, notamment quand la tuberculose emporta à 24 ans son fils Félix. Lui-même avait confié aussitôt après qu’il l’eut rencontrée : "Je sens que je ne pourrais plus aimer de jeune fille avant longtemps. Elles promettent seulement le paradis quand Clara nous le révèle".

Tous deux firent de leurs lettres un autodafé. Ainsi une part de cette relation restera à jamais mystérieuse.

Gardienne du temple, elle assistera à la tardive reconnaissance du génie de Schumann, elle assistera aussi au triomphe leipzigois de Brahms, le 13 novembre 1894, lors de la création des deux sonates pour clarinette. Ainsi Robert, 40 ans auparavant, avait bien perçu que le jeune homme avait du génie.

Peu avant la mort de Clara, Brahms confia à Joachim :

Quand elle nous aura quittés, ne serons-nous pas inondés de lumière en pensant à cette femme merveilleuse dont nous avons eu le privilège d’être les amis, une longue vie durant, pour l’aimer et l’admirer chaque jour davantage ?

► Ecoutez l'épisode 5 : La nuit tombe, une nouvelle vie commence 

Newsletter Musiq'3

Restez informés chaque lundi des évènements, concours et CD de la semaine.

OK