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"Un garçon comme vous et moi" d’Ivan Jablonka, une égo-histoire sous forme de réflexion sur la masculinité

Sophie Creuz nous présente le nouveau livre d’Ivan Jablonka, intitulé "Un garçon comme vous et moi", qui paraît à La librairie du XXIe siècle, au Seuil.

C’est dans la foulée du mouvement MeToo qu’est née chez cet historien cette réflexion autour de la masculinité. Il s’est d’abord demandé ce que c’était qu’un mec bien : bien avec lui-même et bien avec les femmes, dans toutes les sphères où le pouvoir prend trop souvent le pas sur l’aménité, l’égalité et le respect.

Ivan Jablonka, vous le connaissez peut-être pour son livre "Laëtitia", prix Médicis en 2016. Il sortait du fait divers d’une jeune fille de 18 ans, assassinée à la sortie de son boulot, pour en faire un vrai portrait. Il le faisait avec toute la tendresse nécessaire, en sortant de l’ombre une victime anonyme de la violence prédatrice.

Avec ce livre-ci, tout à fait personnel, il continue à se poser la question de la fabrique du mâle mais à travers sa propre biographie. Cette fois, c’est lui-même qu’il tente de dégager de l’ombre de l’oubli et des souvenirs, pour se demander : en quoi est-il aussi un homme, lui le doux, l’angoissé, le fragile et "le bosseur qui la ramène si peu" ?

Un regard d’historien

L’historien s’intéresse à Ivan Jablonka, au petit garçon et à l’adolescent pour voir ce qui émerge de ce parcours et en quoi cela a forgé l’homme qu’il est. Mais il ne dit rien du mari et du père qu’il est devenu, comme s’il ne voulait pas risquer d’ôter la parole à ses filles et à sa femme.

Cela donne un livre curieux, hybride, mais très attachant, à la fois totalement autobiographique, anecdotique même mais avec une détermination de chien pisteur qui renifle le motif dans le tapis de sa propre histoire. Il interroge tout son entourage pour avoir leur perception du garçon qu’il était. "Tu étais très gentil et très mignon" lui dit évidemment sa mère, "tu étais différent", lui dit une ancienne condisciple de collège, "j’étais un peu amoureuse de toi". C’est à la fois puéril et touchant, sérieux et potache, éclairant et vain, parce qu’au final, il est banal. Il est le fils de son père et de sa mère, l’enfant des années septante, et surtout il est ce qu’il est, sans pouvoir en imputer la faute ou le mérite à qui que soit. Il n’est pas passé par les brigades communistes et n’a pas été formaté par les jeunesses hitlériennes, il est le pur produit de sa classe, de son quartier, de sa génération et des chansons de Jean-Jacques Goldman qu’il écoutait.

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Autobiographie extraordinaire d’un homme ordinaire

Il est un homme ordinaire avec ses valeurs, ses névroses, ses ambitions, ses conflits mal réglés et sa nostalgie.

Alors, il aurait pu mal finir comme certains de ses camarades, se brûler, se perdre ou se révolter mais il n’a rien fait de cela, il a aimé et été aimé de ses parents, les a comblés de sa réussite sans rien sacrifier. Non, ce qui le chiffonne, c’est qu’il se sent si peu représentatif d’une certaine image de la virilité : il est décidément très peu mâle alpha. Mais en est-il moins homme pour cela ?

Au final dans cette égo-histoire, comme dirait dit l’historien Pierre Nora, apparaît surtout un milieu bourgeois, parisien, cultivé qui inscrit ses enfants dans les lycées d’excellence, et des portraits de gosses malheureux dans leur famille. Ce qui n’est pas le cas d’Ivan Jablonka, qui a adoré étudier, peut-être pour combler la disparition des absents de sa famille, disparus dans les camps de concentration.

Mais le ton du livre n’est pas du tout scientifique, j’imagine que ses pairs vont le lui reprocher, ce n’est pas l’analyse à froid d’un parcours méritant, c’est le livre fleur bleu d’un quadra pétillant et sensible.

Et au final, cela donne un livre foutraque, très touchant, très confiant aussi à l’égard du lecteur qui acceptera et comprendra peut-être enfin que les fragilités, la timidité, la vantardise qui se dégonfle, le côté midinette même, le journal intime et l’aveu de soi, sont aussi et à part entière, des attributs masculins.

"Un garçon comme vous et moi" d’Ivan Jablonka parait dans La librairie du XXIe siècle au Seuil.

 

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