Chronique littérature

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"Tout ce que nous allons savoir" de Donal Ryan : une chronique sociale, subtile et d'un rare courage

"Tout ce que nous allons savoir", c’est ce que nous propose Sophie Creuz, avec ce roman de Donal Ryan.

Un auteur plébiscité par la critique

Dès son premier roman, Donal Ryan a suscité l’enthousiasme de la critique anglophone. Celui-ci, "Le cœur qui tourne", avait déjà pour décor l’Irlande et l’aigreur qui monte chez des citoyens déclassés et sans emploi. C’est presque convenu dans un roman irlandais : la grisaille, la vie morose… Sauf qu’il y a chez cet auteur un ton tout à fait singulier pour raconter les effets dévastateurs du changement de nos sociétés, de la perte de repères et de proximité entre les gens d’une même communauté. Dans son second roman, il s’était coulé dans l’intérieur de la tête d’un jeune fermier, un grand dadais taiseux, brutalisé par les garçons de son village. Johnny Cunliffe, qu’on suivait toute une année, était le simple des évangiles, incrédule devant la laideur, devant la bassesse, il tendait l’autre joue à la cruauté, à la cupidité mais il était sensible aux déchirements qu’elles causent chez les autres. Et pour ce troisième roman, l’auteur traverse la rue pour entrer dans la pure méchanceté, parce que sa narratrice, Adèle, est une horreur !

Sur les traces d’un horrible protagoniste

C’est une gageure, accompagner un personnage antipathique, qui, de surcroît, se sait mauvais, mais qui ne peut pas faire autrement. Melody est détestable, hargneuse, elle ne cesse d’agresser son mari, avec une violence injuste, et du coup ces deux-là ne font que se déchirer à belles dents. Ils n’ont qu’une trentaine d’années mais déjà pèse sur eux une impossibilité d’échappatoire. Or voilà que Melody tombe enfin enceinte, oui… Mais pas de son mari.

Et pourtant, son mari désirait tant être père. Ne révélons pas tout de cette chronique sociale, subtile et d’un rare courage, car beaucoup de choses de notre monde d’aujourd’hui sont présentes sous le banal quotidien d’une petite bourgade irlandaise. Ce qui est magnifique avec Donal Ryan, c’est qu’il offre l’occasion à ses personnages, et en particulier à Melody, de peut-être réparer le mal qu’elle fait et qu’elle n’a cessé de faire à son adorable père qu’elle néglige, et jadis à sa meilleure amie du collège, qui était la gentillesse même, et qu’elle a poussé au désespoir.

Or voilà qu’une jeune femme en danger, une gitane irlandaise, entre dans la vie de Melody. Sa beauté, sa candeur, l’acceptation atavique de son sort la touche, et en plus cette jeune fille enjouée pose sur elle un regard neuf : elle voit en Melody de la bonté. Et pourtant, il faut bien la chercher !

Un roman plein de bons sentiments

On a l’habitude de dire que l’enfer est pavé de bons sentiments et qu’en plus cela ne fait pas de bons romans. C’est souvent vrai, mais le chemin de la rédemption aussi est pavé de bons sentiments et figurez-vous que cela fait un excellent roman. Et fait rare, Donal Ryan ose. Il ose montrer le pouvoir parfois néfaste des mères, des épouses, et la lâcheté, la docilité des fils, des époux, des pères, tous pris dans des conflits de loyauté qui les dépassent et qui les rendent malheureux. Il entre dans la perversité de cette violence devenue hélas quotidienne, celle de l’abus de pouvoir, de l’honneur bafoué, qui sans cesse crie vengeance. Ce sont des thèmes de tragédie grecque, notamment le sacrifice des jeunes filles, mais il les emporte dans la cuisine de gens ordinaires, autour de la table en formica. Et il pose sur ses personnages un regard plein de douceur. La vie n’a pas tenu les promesses auxquels ils avaient droit. Et a nourri le feu de leur rage. Alors il baisse le feu qui bouillonne en Melody pour lui permettre de s’écouter, qu’au moins cela serve à quelque chose de s’appeler Melody ! Il va lui donner l’occasion de donner quelque chose d’elle-même, pour peut-être changer, et peut-être offrir une nouvelle chance à trois êtres qui semblaient bien mal partis.

***Tout ce que nous allons savoir de Donal Ryan parait chez Albin Michel dans la traduction de Marie Hermet***

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