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Richesse oblige d’Hannelore Cayre, un roman noir à la fois politique, social, familial et historique

Pour sa dernière chronique de la saison, Sophie Creuz nous propose un roman noir, dont le titre, Richesse oblige, n’est pas du tout innocent.

D’ailleurs, innocents, peu de gens le sont dans ce roman noir, formidable, à la fois politique, social, familial mais aussi historique. C’est un titre qui prend au mot, pour ne pas dire à la gorge, cette injonction : Noblesse oblige. Précisément parce que les "bien nés", les nantis ont des obligations envers une société qui leur a permis de s’enrichir. Or trop souvent, ils se défilent et ne cherchent qu’à s’enrichir davantage.

Et celle qui l’écrit n’est pas suspecte d’anarchisme, Hannelore Cayre n’est pas née dans la banlieue rouge de Paris, dans un HLM pourri sur le périphérique, non, elle est née à Neuilly-sur-Seine, ce qui est beaucoup plus chic.

Et pourtant c’est une flingueuse, qui vise les porteurs de très gros portefeuilles, avec une férocité, une drôlerie et surtout avec une pertinence bien documentée sur les montages financiers douteux, les complicités des hautes sphères, et leurs impunités. Manifestement, Hannelore Cayre est lassée de voir des lampistes, des petits, des sans-grades, payer pour des commanditaires en cols blancs, intouchables, qui coulent des jours paisibles.

Un roman noir qui se déroule dans les milieux financiers

C’est un roman noir, car s’il y a des morts, il n’y a aucune enquête, policière du moins. L’enquête est d’un autre ordre, elle est menée par une descendante de famille à particule, née d’un marin pêcheur sur une île perdue qui ressemble à l’île de Sein. Mais comment se fait-il qu’elle soit une "de Rigny", un nom pas très breton, se demande Blanche ? Elle a des lettres, Blanche, et des diplômes mais mère célibataire, sans moyens et handicapée, le seul boulot qu’elle a pu trouver c’est un emploi mal payé aux archives du Ministère de la Justice. Cela tombe bien, elle est à la source pour découvrir qui est sa parentèle. Et ce qu’elle découvre n’est pas joli, joli. Mais comme elle a des principes, du cœur, de l’intelligence à revendre et la fibre sociale, elle va dézinguer consciencieusement ses ascendants, qui depuis un siècle ont donné naissance à toute une lignée d’opportunistes douteux, d’escrocs au Trésor public et de collabos sous toutes les guerres.

Hannelore Cayre, engagée au cœur de l’actualité

Figurez-vous qu’elle est avocate, pénaliste, et qu’elle aussi l’auteur de "La Daronne", prix du polar européen et Grand prix de littérature policière, qui a fait l’objet d’un film avec Isabelle Huppert.

Elle est végétarienne, écologiste, écœurée de voir le monde polluer, exploiter, ratiboiser au sens propre et au sens figuré la vie sous toutes ses formes, au profit de quelques ultra-riches sans aucun scrupule, égards ni responsabilité. Autrement dit, nous sommes en pleine actualité ; car son personnage Blanche ne comprend pas non plus que les gilets jaunes réclament plus de pouvoir d’achat pour consommer davantage et perpétuer ce système de surexploitation, au lieu de réclamer plus de biens collectifs, et des moyens pour l’hôpital public, la mobilité et les écoles.

Mais l’originalité et toute la saveur de ce roman pétillant d’intelligence, c’est qu’il met en parallèle notre époque avec celle de 1870, avec la guerre franco prussienne qui a déclenché La Commune, la révolte des petites gens affamés, de la populace comme on disait alors.

Un lien entre deux époques

Le personnage de Blanche de Rigny se découvre un ancêtre né une cuillère d’argent dans la bouche. Il a vingt ans en 1870, et son père débourse une grosse somme pour acheter un pauvre qui ira à la guerre et au casse-pipe à sa place. Et ça le révolte, au grand dam de sa famille qui ne comprend pas qu’il s’émeuve du sort d’un Gueux.

Ce face-à-face de l’histoire du XIXe avec le nôtre retrace aussi la continuité d’un capitalisme qui, sous une autre forme, continue à acheter la misère à bas prix. Sauf en 1870, avec cet achat de soldat-remplaçant, où "le cours du pauvre n’a jamais été aussi haut", écrit Hannelore Cayre. Vous l’entendez, sa colère est carnassière – elle a beau être végétarienne – elle est mordante, dotée d’un humour et d’une gouaille qui, elle, ne lui vient pas sûrement pas des beaux quartiers.

Précipitez-vous sur ce livre parce qu’il est d’un cynisme réjouissant et généreux, et qu’il se déguste comme une bande dessinée des Pieds Nickelés.

"Noblesse oblige" de Hannelore Cayre est paru aux éditions Métailié.

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