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"Qui sème le vent" de Marieke Lucas Rijneveld, primé d’un International Booker Prize

Sophie Creuz nous présente un premier roman, celui de l’auteur Marieke Lucas Rijneveld, intitulé Qui sème le vent.

Vous connaissez peut-être cette phrase du poète Max Jacob : "Ennuyez-vous, il en sortira toujours quelque chose". C’est un jeu dangereux évidemment, le pire peut advenir comme le meilleur. Ici nous avons les deux, puisque ce premier roman vient de remporter l’International Booker Prize. Ce n’est pas rien. Ça, c’est pour le meilleur. Et pour le pire et bien nous avons le contexte de ce roman qui est à la fois poétique et terriblement macabre.

Ceux qui ont lu "Débâcle", de l’auteur flamande Lize Spit, retrouveront la même atmosphère. Des enfants, des adolescents invisibles aux yeux de parents négligents, qui pour se sentir exister, s’inventent des épreuves et des jeux pervers.

"Dieu est la carte Pokemon la plus forte que nous possédons"

Si je vous en parle, c’est qu’il y a avant tout une vérité, une justesse épatante, sous les images provocantes.

Nous sommes dans une ferme isolée, au fin fond des Pays-Bas, une famille d’agriculteurs est frappée par le deuil d’un enfant. Et au lieu d’évoquer cet aîné, de se rassembler tous autour du chagrin, et bien c’est le contraire qui se passe. Un silence pèse sur l’absent, aucun geste, aucune chaleur, aucun souvenir, aucune photo ne l’évoque. Les seuls mots qui sont prononcés par le père, sans arrêt, sont des commandements tirés de la Bible. Ce qui fait dire à la narratrice qui a douze ans : "Dieu est la carte Pokémon la plus forte que nous possédons".

Un premier roman autofictionnel ?

Marieke Lucas Rijneveld a perdu elle aussi un frère et ses parents sont des protestants réformistes rigoureux. On les imagine comme dans les tableaux de Rembrandt, en noir avec une collerette blanche très simple. Si ce n’est que les parents de ce roman sont plutôt en bleu de travail et en bottes de caoutchouc. Mais le climat est même. Et plus les parents imposent la pureté, plus un feu sacrilège et un désir corporel embrasent l’imagination des enfants. Eros et Thanatos jouent à se faire mal.

Marieke Lucas Riineveld a grandi dans une ferme, elle aime beaucoup les vaches mais elle aime aussi la poésie et elle est un poète reconnu, elle a l’œil aiguisé et le verbe imagé. Elle écrit : "Mes mots pareils aux vaches qui se couchent sur le caillebotis de l’étable se nichent aux mauvais endroits, là où je ne peux les atteindre." Il n’y a pas que les mots qui se nichent aux mauvais endroits…

Voilà donc un livre blasphématoire, douloureux, comique aussi parfois, un peu forcé, mais c’est un premier roman écrit à 27 ans, qui est un best-seller aux Pays-Bas, et qui va être traduit en dix langues, parce qu’il dit peut-être ceci d’important : l’imaginaire sauve, les livres sauvent, notamment des adolescents qui trouvent dans les mots ce que la vie ne leur donne pas.

"Qui sème le vent", de Marieke Lucas Riineveld, traduit du néerlandais par Daniel Cunin, paraît chez Buchet-Chastel.

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