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"Odes" de David Van Reybrouck, recueil de courtes célébrations du quotidien et des artisans de la culture

Sophie Creuz nous parle d’un recueil de nouvelles, "Odes", écrit par David Van Reybrouck et qui paraît chez Actes Sud

Auteur des paradoxes

Les paradoxes ne sont pas pour effrayer David Van Reybrouck, il nous l’a montré bien souvent dans son œuvre, que ce soit dans "Congo", sa monumentale enquête sur la colonisation vue par les Congolais, que ce soit dans "Mission" ou dans "Para" ses pièces de théâtre, sur le bien-fondé des "civilisateurs", des pacificateurs, confrontés à leurs propres contradictions. Nouveau paradoxe, un auteur Flamand bien de chez nous connaît un succès phénoménal en français, grâce à Paris. Il aura fallu que les téléspectateurs de l’émission "La Grande Librairie " succombent à son charme espiègle pour qu’il y ait rupture de stock chez Actes Sud, qui a eu toutes les peines du monde à réimprimer l’ouvrage rapidement alors que le papier manquait et que l’agenda des imprimeurs et des parutions, retardées pour cause de pandémie, étaient bousculés.

Mais maintenant, le livre est à nouveau disponible, avec encore un peu de patience parfois pour les petits libraires indépendants servis après les grandes chaînes. Autre paradoxe, pour un livre qui vante à sa manière les vertus de l’artisanat culturel, du bricolage citoyen et de la proximité des échanges.

Une boîte de pralines pour l’esprit

Mais fallait-il vraiment s’enthousiasmer pour ce livre d’heures de David Van Reybrouck ? Oui ! Résolument. Ces célébrations de ce qui donne du prix à la vie, sont désarmantes de sincérité et de vitalité.

Cet historien, essayiste, poète, érudit, activiste engagé pour le climat, ce yogi agité, cet amoureux de l’amour et de l’existence en général, nous offre là une boîte de pralines pour l’esprit. Car ces odes sont des mignonnettes, des invitations au voyage, à la rencontre, à la banalité heureuse, des invitations, à se souvenir d’êtres remarquables autant que des éloges de quidams extraordinaires à qui il a adressé la parole distraitement, par courtoisie, et qui lui ont ouvert des portes insoupçonnées. De l’étudiant dans la file du resto universitaire à la vendeuse de saucisses berlinoise, en passant par le traducteur tibétain exilé, rencontré à un colloque.

Manuel du savoir bien vivre par temps difficiles

Les dessins qui ornent les en-têtes de chapitres sont des vignettes dessinées par un illustrateur suédois Stoyanov Tzenko très talentueux.

Dans ses odes, David Van Reybrouck s’enthousiasme pour ceux qui embellissent nos vies : les musiciens, les artistes, il rend hommage aussi aux petits plaisirs inutiles mais délicieux, comme le muscle interne de la cuisse des nymphes ou à la casserole de soupe que lui apporte à pied sa femme de ménage en plein hiver parce qu’il a la grippe, mais il admire aussi des événements plus graves, le courage et la témérité des Justes qui, au cours de l’histoire, ont résisté à la barbarie.

Tout le met en alerte, aux aguets, en appétit, jusqu’aux noms des poissons de la Mer du Nord, qui en néerlandais, les rendent encore plus délicieux "schar, steur, tong, voorn, zeelt". Il s’en pourlèche.

Cela fait de ce bréviaire laïc un manuel du savoir bien vivre par temps difficiles et un sauf-conduit pour habiter ce siècle en péril. Vantant les risques de vivre, il écrit

Si la méfiance est le prix à payer pour la sécurité, je ne suis pas prêt à le payer ; plutôt libre et vulnérable, qu’en sécurité et craintif.

Il ne parlait pas du Covid, notez-le bien, mais de l’auto-stop. L’auto-stop qu’il pratiquait jeune homme et dont il vante les vertus en ces termes : "peut-être était-ce la meilleure formation à la citoyenneté que j’ai jamais reçue".

Son style d’écriture est savoureux car le ton est celui de la conversation, avec lui-même mais aussi avec nous, dans une sorte d’écrit-parlé qui dans la traduction d’Isabelle Rosselin conserve son charme, cette tonalité expressive de la surprise, de la joie, de la question qu’il nous livre en toute spontanéité.

Ces courts chapitres se dégustent comme une boîte de pralines car vous en lisez un et vous ne pouvez vous empêcher d’en dévorer aussitôt un autre, tant ces réflexions sont salutaires, généreuses ou émerveillées avec toujours, par-dessous, et surtout sans se poser-là, une interrogation éthique sur notre condition humaine et sur la manière de ne pas nous approprier le monde en consommateur vorace et béat.

Il y a par exemple cette "Ode au refus de photographier". Et a contrario, cette ode à Turner, qui n’hésite pas à s’attacher au mât d’un navire pour être au plus près de la tempête pour la peindre, de tout le corps, en trempant son pinceau dans les éléments pour s’y fondre. Le corps est très présent chez David Van Reybrouck, écrivain du plat pays certes mais aussi montagnard, randonneur, qui a besoin d’expérimenter, d’aller se frotter à la beauté, sans s’épargner d’écouter avec la même attention, ce qui le révulse, pour là encore approcher tous les paradoxes de notre existence humaine. A son tour, Sophie Creuz adresse son ode, bien modeste, à ces odes élégiaques et heureuses.

Odes de David Van Reybrouck paraît chez Actes Sud.

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