Chronique littérature

Plus d'infos

"Montagne vivante" de Nan Sheperd, un trésor pour les amoureux de la nature

"Montagne vivante" de Nan Sheperd, un trésor pour les amoureux de la nature
"Montagne vivante" de Nan Sheperd, un trésor pour les amoureux de la nature - © Tous droits réservés

Sophie Creuz nous emmène en randonnée en Ecosse avec ce récit de Nan Sheperd.

C’est un livre singulier qui a été écrit pendant la Seconde Guerre mondiale et qui a dormi dans un tiroir pendant trente ans avant d’être publié de manière confidentielle en 1977, peu de temps avant le décès de son auteur. Mais depuis quelques années en Grande-Bretagne, ce texte est devenu LE livre que les amoureux de la nature s’offrent, comme un trésor pour initiés. Maintenant qu’il est traduit, gageons que cette "Montagne vivante" connaîtra le même sort en français.

Un récit de nature

C’est un carnet d’expédition mais qui diffère en tout point de ceux qu’on lit d’habitude. Nan Sherperd a exploré en tous sens les montagnes écossaises du Cairngorm, et par tous les temps, et en toutes saisons, et à tout âge pendant trente ans mais elle ne raconte ni les difficultés, ni les trucs à acquérir pour affronter cette nature dangereuse, et surtout elle ne parle pas d’elle. Elle nous raconte simplement ses rendez-vous presque amoureux avec la montagne. Elle s’émerveille du dialogue qui se noue avec la lumière, la couleur de la lande, avec une mésange huppée qui lui crie dessus pour la faire déguerpir ou avec un faon qui la regarde comme le ferait un enfant craintif mais téméraire. C’est fidèle à ce qu’elle voit, il n’y a pas d’interprétation métaphysique et nulle révélation au détour d’un buisson, non c’est le livre d’une alpiniste chevronnée qui met un pied devant l’autre, plante sa tente en janvier sur le plateau venteux et va, non pas au-devant d’elle-même, mais de la roche et de la bruyère. Elle se fond humblement dans ce paysage et écoute, regarde, éprouve.

Un livre culte pour les amateurs du genre

Elle écrit comme le ferait un poète ou un peintre. Elle se laisse pénétrer par ce qu’elle voit, elle suit du doigt les dénivelés, décrit la couleur, les formes, les reflets, les ombres avec une chromatique et des carnations superbes. On en mangerait. Elle écrit comme Cézanne peint à la fin de sa vie ses aquarelles de la montagne Sainte Victoire, par petites touches, sur un fond blanc. Ce texte naturaliste ondule du mauve au vert, "la gamme des violets peut troubler l’esprit comme la musique" écrit Nan Sheperd. Elle raconte, avec une infinité de nuances, les dentelles de la glace sur la rivière, le brouillard qui soudain l’enveloppe alors que le ciel était d’azur trois minutes avant. Elle s’amuse, s’étonne, se fait peur toute seule, et pour elle-même, car le plus souvent cette célibataire endurcie grimpait en solitaire ou partageait un thé avec les rares fermiers qui vivaient encore là-haut.

Pourquoi ce texte est resté dans un tiroir pendant si longtemps ?

Parce qu’elle l’a envoyé à un éditeur de guide de montagne, qui a trouvé qu’il manquait de cartes ! Il a dû être dérouté sûrement devant tant de sensualité qui fait d’une randonnée pédestre, une l’expérience physique, contemplative et pleine d’humour primesautier. Parce que Nan Sheperd s’amuse des facéties de la nature, d’être tantôt assaillie par les nuages de neige, tantôt enveloppée en douceur par eux. Elle s’enthousiasme, pleine de gratitude pour la beauté d’un lac qui se révèle derrière un escarpement, elle admire la ténacité des plantes qui résistent aux grands vents et aux grands froids depuis la période glaciaire, et elle a presque plus de compassion que pour eux que pour les malheureux qui ont perdu la vie dans ces redoutables Cairngorm. Sa tendresse va davantage aux mousses qui lui donnent la joie intense de marcher dessus pieds nus. C’est très féminin, et très humble aussi, elle n’a rien à se prouver et aucun défi à relever, alors qu’elle les relève tous. Ce qui lui importe, ce sont les rencontres avec "les hôtes discrets de la lande" comme elle dit, toute cette vie qui croise la sienne.

Elle nous lave le regard et nous prépare à recevoir nos promenades prochaines dans les Fagnes ou ailleurs, partout où il y a encore du silence, des feuilles gelées qui craquent sous la semelle, des lieux préservés ou éprouver, comme elle, le sentiment que la roche, la pluie, le vent ne font qu’un, qu’ils nous enseignent et que nous sommes leurs hôtes. Ou pour le dire comme le poète André du Bouchet, grand marcheur lui aussi :

La terre demeure stable dans le souffle qui nous dénude.

***La Montagne vivante de Nan Sheperd, traduit par Marc Cholodenko, paraît chez Christian Bourgois***

Newsletter Musiq'3

Restez informés chaque lundi des évènements, concours et CD de la semaine.

OK