Chronique littérature

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"Les Vilaines" de Camila Sosa Villada, une ode baroque à la culture transgenre

Sophie Creuz nous présente le premier romain de Camila Sosda Villada, intitulé Les Vilaines, qui paraît aux éditions Métailié.

Une croisade littéraire

Camila Sosa Villada est une romancière et une actrice argentine. C’est aussi une femme transgenre, née dans un corps de garçon, dans un village et une famille ultra pauvre et brutale. Elle a donc mené trois combats, contre son identité assignée d’abord, contre la misère et contre le rejet ensuite. Mais ces combats ont abouti au final à une croisade littéraire, à la fois morbide mais aussi, haute en couleurs, pleines de fantaisie et d’espérance.

A aucun moment on s’y sent voyeur, parce qu’elle nous ouvre grand les portes et que nous ne sommes pas dans un déballage intime. Même si le roman ne nous épargne rien, et nous entraîne dans le monde sordide de la prostitution de rue. C’est extrêmement cru, il faut le dire, mais tempéré par des images oniriques et une ironie cruelle qui nous bouleversent.

Avec Camila Sosa Villada, nous entrons dans l’univers de cette culture trans latino-américaine, excessive, survoltée et attachante. Ce qui est formidable, c’est que nous avons les deux aspects de la vie de ces ultras-femmes, perchées sur leurs talons aiguilles. Elle nous donne accès à leur intériorité, à leur soif d’amour, à leur fragilité, leur solitude, à leur beauté, leur humour, leur fantaisie. Et aussi, dès qu’elles mettent le nez dehors, à ce qu’elles doivent affronter tous les jours, les insultes, le mépris, la violence.

Un univers à la Almodovar

Et qui fait également penser aux films de Fellini et aux personnages à la Garcia Marquez. Nous avons-là une femme-oiseau, une louve-garou et une Mamma centenaire, somptueuse et déglinguée, siliconée avec de l’huile de moteur, qui materne ces filles sans famille. C’est une figure théâtrale comme on en trouve dans "Les Bonnes" de Genet, qui subjugue et inquiète à la fois.

Et si on veut bien suivre Camila Sosa Villada, et voir ce qu’elle nous montre, c’est que si monstruosité il y a, elle est à trouver du côté de la société, une société bien-pensante et policée, qui les rejette à la marge de la marge, dans l’ombre, avec une fureur et une haine qui posent questions.

Une œuvre véritable, pas un manifeste

C’est une œuvre véritable, une ode baroque à la culture trans, à son identité, à son exubérance, à sa joie de vivre, à son courage et à son extraordinaire autodérision. Et suprême ironie, figurez-vous que ce roman a remporté un prix littéraire au Mexique qui porte le nom d’une religieuse célèbre du XVIIe siècle. Pour exister selon son désir, elle a dû entrer dans les ordres, seule manière pour elle d’écrire. Comme quoi, selon les siècles, les voies divergent fortement pour les femmes.

Et donc Sophie Creuz invite les lecteurs et les lectrices averties, qui n’ont pas froid aux yeux – ni aux miches d’ailleurs – d’oser ce livre qui, par sa fantasmagorie, ourle de rose fuchsia la tragédie néoréaliste d’une vérité sans fards. Bien que le fard, le maquillage soit très présent, vous vous en doutez, dans ces pages et colore joyeusement les rues tristes de Córdoba.

"Les Vilaines" de Camila Sosa Villada paraît aux éditions Métailié dans la traduction de Laura Alcoba.

 

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