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"Les femmes n’ont pas d’histoire" d’Amy Jo Burns, histoire pavée de bonnes intentions

Sophie Creuz nous présente "Les femmes n’ont pas d’histoire", C’est un premier roman d’une auteur américaine, Amy Jo Burns qui paraît aux éditions Sonatine.

Sophie Creuz pourrait commencer cette chronique à la manière des chroniques cinéma de Nicolas Buytaers, nous aurions une bande d’annonce qui dirait à peu près ceci. Au cœur d’une région montagneuse et minière de Virginie occidentale, que l’on appelle la Rust Belt, jadis prospère, vivotent des familles isolées dans un paysage pollué par l’industrie charbonnière. Et parmi elles, celle de Ruby et d’Amy, deux amies pour la vie qui s’étaient juré de quitter ce trou perdu mais qui s’y sont mariées au sortir du lycée. Ruby a succombé aux belles paroles et à l’œil bleu de Briar et Amy à la dégaine rock’n’roll de Ricky.

Et mal leur en a pris : Briar est un prêcheur qui croit en ses propres prophéties et en ses miracles et Ricky est défoncé à l’alcool et aux opiacées, comme beaucoup de monde dans ces contrées sans emploi et sans horizon. L’histoire de ces jeunes adultes nous est racontée en grande partie par la fille de Ruby, âgée de 15 ans, qui entend bien, elle, échapper à ce trou nommé d’ailleurs "Trap". Ce pourrait être du Tchékov dans les neiges des Appalaches, avec trois femmes qui ne s’appellent plus Olga, Irina et Macha mais qui ont les mêmes frustrations et les mêmes rêves éventés. On y lit la lente oxydation intérieure, le renoncement et l’amertume qui suintent des murs, dans ce cas-ci du mobile-home rouillé et de la cabane de bûcheron sans eau ni électricité. On voit ces femmes passées du père au mari sans s’être réalisées et qui bricolent leurs vies en faisant et défaisant à n’en plus finir l’ourlet de leurs jupes et en restant unies pour veiller l’une sur l’autre comme au temps de leur enfance.

Pourtant, et c’est là que le bât blesse, ce n’est pas un roman d’atmosphère. Tout y est, des personnages bien campés, un décor oppressant, des serpents même, qui sifflent sur nos têtes – parce que le prêcheur est un de ces prédicateurs faiseurs de miracles qui officient avec des crotales et des mocassins venimeux pour donner une image du Bien et du Mal, du poison, et de la vertu qui sauve. Tout est là, pour faire une bonne série Netflix mais pas de la littérature. Alors oui on dévore ces pages qui emboîtent tous les éléments comme dans un Rubik Cube ou un patchwork cousu au petit point, et tous les cailloux semés sur le chemin finissent par trouver leur place. Les mystères n’en sont plus, la complexité des personnages est aplanie et le puzzle au complet ne demande plus qu’à retourner dans sa boîte.

C’est bien là le problème. Ces culs-terreux abrutis de whisky frelaté, ces ados déscolarisés s’expriment avec la clarté et la sagesse des philosophes présocratiques, chaque phrase pèse des tonnes, les images poétiques sont en technicolor, les rivières et les ombres recèlent un monde scintillant, les êtres mauvais sont chassés, les traîtres et les pêcheurs périssent dans le remords, et des confessions de dernière minute coincées dans un tiroir, surgissent à point nommé. Tout cela sent le roman pour ado et baigne dans ce qu’Amy Jo Burns croit dénoncer au fond, une imagerie biblique de carton-pâte, depuis Moïse dans son berceau de paille à Abraham sacrifiant son fils, en passant par d’autres images d’Epinal qui serpentent, c’est le cas de le dire, entre ces lignes et rampent entre les tombes.

C’est un roman efficace qui a séduit Sophie Creuz : et voilà bien ce qui menace la littérature. Cette efficacité, cette linéarité qui résout la complexité au lieu de la densifier, de lui donner une épaisseur, des chemins pour s’égarer et puis une langue, non pas de serpent, mais une écriture, un matériau pour ressentir et penser. Or ici, Amy Jo Burns ne nous demande rien de tout cela, elle écrit une histoire pavée de bonnes intentions, notamment à l’égard des jeunes femmes, mais truffée de sentence et de mystères suspendus comme une carotte au bâton qui nous mène droit à la case finale. C’est d’autant plus pervers qu’on le lit jusqu’au bout, hypnotisé par cette forme qui a tous les ingrédients pour séduire. C’est donc à lire, si vous le souhaitez mais avec un gros paquet de pop-corn à portée de main.

"Les femmes n’ont pas d’histoire" d’Amy Jo Burns parait aux éditions Sonatine dans la traduction de Héloïse Esquié.

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