Chronique littérature

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Le pain perdu de Guy Goffette : "D’un mot, il fait jaillir l’instant ramassé d’éternité"

Alors que les discours enferment le sensible, bâillonnent nos incertitudes, affolent nos boussoles, bouchent le panorama, la poésie elle, est jaillissement de liberté ! Elle ouvre en grand l’instant, le convoque à sa table, quatre par quatre, ou sans compter, pour le démultiplier.

Guy Goffette est en cette matière, un tout grand maître, auteur d’une œuvre romanesque et poétique couronnée entre autres, par le Goncourt de la Poésie. Parti de Gaume dès qu’il a pu, comme Rimbaud de ses Ardennes, il y revient souvent par l’évocation d’un "hiver qui frappe aux genoux/ le corps noir des forêts". Ses pas perdus, comme le pain du même nom, le ramènent aux instants révolus des amours, des promesses, tenues en laisse par des Ulysse à quai, ou éparpillées comme des miettes tout au long du chemin de vie, qu’il repasse comme on le fait d'"une nappe des jours", "toujours la même nappe d’un bout à l’autre de la nuit/ comme l’horizontale avancée des vivants et des morts", celle de la cuisine de l’enfance, "entre l’horloge et le calendrier, juste là où nous refusions de grandir", celle des amants, dais au ciel d’un lit.

La palette de Guy Goffette est matière, palette charnue de peintre des jours ; un merle, des arbres, une ombre derrière un rideau qui bouge, petits bonheurs du monde réel. D’un mot, d’une image, il fait jaillir l’instant ramassé d’éternité, qui tire la barbe au temps qui passe. Il écrit sur le motif ce qui tremble derrière l’ordonnance des saisons, des maisons, des livres, des départs différés, cette impatience qui piaffe, cette inquiétude fougueuse, ce désir d’aller voir encore et toujours.

L’âge venu, le poète est "une calanque au milieu du désert", solaire mais un peu perclus.

Chez Goffette, rythme, image, sonorité sont au service du poème, non du poète, nulle ostentation, ni démonstration de camelot faisant l’article du verbe. Ce qui est dit est à dire, fraîchement charpenté, ramassé dans la paume. Et il a la main heureuse, s’il culbute le sens c’est pour l’accorder à la mélodie secrète. Et il surprend, ravit, délie et dénoue les collets de nos existences prises à leurs propres pièges.

" Avoir pensé un jour qu’on pourrait tout
recommencer, la mer et les poissons,
l’aube, le vent, la terre et le soleil
et les nuits longues l’un dans l’autre,

avoir pensé cela comme une balle
dans la nuque et rien ne compte plus
tout à coup, s’il pleut ou si – rester là
comme un chien à l’arrêt dans l’herbe,

les yeux perdus, attendant quoi ? que l’os
jeté à la mer réunisse les continents ?
quand la terre est la même entre nos genoux :
un cheval à bout de course, et son ombre

est légère et le dépasse avec le vent. "

Laurent Vielle lit la poésie

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