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"Le Miroir de nos peines" de Pierre Lemaître, la fin d'une longue trilogie

"Le Miroir de nos peines" de Pierre Lemaître, la fin d'une longue trilogie
"Le Miroir de nos peines" de Pierre Lemaître, la fin d'une longue trilogie - © Tous droits réservés

Sophie Creuz nous parle du dernier volume de la trilogie de Pierre Lemaître, intitulé Le Miroir de nos peines.

On retrouve les mêmes ingrédients que dans les deux précédents volumes, "Haut Revoir là-Haut" et "les couleurs de l’incendie". Pierre Lemaître s’empare du ridicule, de la petitesse, des magouilles les plus dégueulasses, des mensonges les plus honteux pour en faire du Grand Guignol jubilatoire. C’est ce que le film d’Albert Dupontel avait si bien rendu en adaptant "Au revoir là-haut". Il avait traduit à la fois la monstruosité et la poésie, le côté presque génial de l’ignominie. C’est ce qui est formidable chez Pierre Lemaître, c’est qu’il y va avec de grands aplats colorés mais aussi en finesse dans le regard ironique, grinçant ou sincèrement ému qu’il pose sur ces hommes et ces femmes méchants, bêtes ou profondément blessés.

Alors cette fois encore, il y a de l’action, de l’aventure, des secrets bien gardés et puis des mots, et ça caracole, ça cavale, ça claque avec une verve et un rythme irrésistibles.

Une scène inaugurale est digne d’Hollywood et de Buster Keaton

Le lecteur crève la toile et fait une entrée fracassante dans le roman. Nous sommes à la veille de l’entrée des Nazis dans Paris, ils sont en train de traverser la Belgique, qui ne leur oppose aucune résistance – ce qui nous vaut le titre de traître – décernés par les miliciens français envoyés sur la ligne de front. Le roman commence en avril 1940 et se termine le 6 juin 1940, trois mois d’une drôle de guerre, pas drôle du tout en vérité, trois mois de débâcle et d’un exode qui voit défiler des soldats déboussolés et des Belges et des Français jetés sur les routes. Et parmi eux Louise, Raoul, Gabriel, Désiré et Jules qui vont au-devant de leur destin à pied, en camion, en caisse à savon, en charrette à bras. Pierre Lemaitre a le sens de la mise en scène et des accessoires. Il y a même un singe dans le casting qui ne tient qu’un tout petit rôle mais révélateur du caractère d’un des personnages.

Dernier volet d’une trilogie ou roman autonome ?

Il faut attendre la page 496 pour voir enfin le lien, ténu il est vrai, avec les deux précédents romans, comme si Pierre Lemaître s’était souvenu subitement qu’il fallait raccrocher cette histoire-ci aux deux précédentes. Ce qui ajoute au comique de ce grand roman populaire, qui s’amuse autant qu’il nous amuse. Car il jongle avec les hasards, les destinées, escamote ou ressuscite un personnage, fait sortir du placard les enfants punis et rend justice à la veuve et à l’orphelin. Et nous avons sous les yeux les gravures du Petit Journal de l’époque, les faits divers du Paris-Match d’antan. C’est aussi un roman d’aventures, disons que c’est du Michel Strogoff mais raconté par les Collégiens de Ray Ventura.

Et c’est du grand art, Pierre Lemaître a du rythme, le sens du rocambolesque, de l’humour et des dialogues qui sortent tout droit de la bouche de Raimu ou de Pierre Fresnay. Il y a un trombinoscope et des situations qui sont croquées à la manière des dessins de Poulbot, pour une autre guerre celle-là, toute aussi dégueulasse. Et si Pierre Lemaître trouve parfois des mobiles aux lâches, un semblant d’excuses aux incompétents et aux naïfs, en revanche, les mensonges, les ordres absurdes et la bêtise meurtrière de l’État-Major et du gouvernement ne lui inspirent aucune indulgence.

Pierre Lemaître leur met dans les pattes un Désiré Mignault particulièrement réussi, un escroc sympathique qui commence une carrière au sein de l’Etat, avec des fakes news avant la lettre. Il est chargé de remonter le moral des Français, alors il écrit "Tout va bien. Rassurez-vous nos défaites sont des victoires. Tout est prévu !" Il va disparaître et revenir plus loin dans le roman sous un autre costume et une autre identité, comme dans un roman d’Alexandre Dumas, et il est de plus en plus sympathique.

Pour le reste, cette histoire de veuve et d’orpheline, d’amoureux éconduit, d’enfant caché est inracontable. C’est du pur divertissement mais sensible, révolté, et puis c’est aussi une merveilleuse leçon de littérature et même de drame cornélien. Pierre Lemaître qui a tout lu, se souvient des recommandations de "L’Examen d’Horace", "pour émouvoir puissamment ; il faut de grands déplaisirs, des blessures et des morts en spectacle."

***Miroir de nos peines de Pierre Lemaître parait chez Albin Michel***

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