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"Le Lièvre" de Frédéric Boyer, chronique poignante de l’enfance perdue

Sophie Creuz nous présente "Le lièvre", le nouveau roman de Frédéric Boyer, qui paraît chez Gallimard.

Frédéric Boyer est un auteur d’une trentaine de romans, il est aussi éditeur, et traducteur de Saint-Augustin, de Shakespeare, de Virgile, et c’est un grand lecteur de la Bible. Mais il est aussi un homme meurtri qui a perdu plusieurs fois des êtres très proches qu’il aimait, son ami et éditeur, sa compagne, mère d’une de ses filles.

Et si Sophie Creuz commence par ces éléments, c’est parce qu’ils sont très présents dans toute son œuvre, étrangement, presque même avant que les drames aient eu lieu.

Traducteur, Frédéric Boyer cherche peut-être aussi à traduire pour lui-même une blessure primitive qui a eu lieu dans son enfance, pourtant banale, mais qui reste une tache aveugle. Et dans cet exercice, ce "Lièvre" saute à rebours vers ses onze ans, comme si cet animal doux, fragile, confiant, incarnait ce qui allait disparaître, à commencer par lui-même.

Le lièvre, une métaphore de l’enfant qu’il était ?

C’est un voisin qui lui a appris, quand il était jeune, à tirer au fusil et donc, à tirer le lièvre. Ce voisin, qui a une trentaine d’années, est aussi décousu que les parents de Frédéric Boyer sont ténus, aussi bruyants que sa famille est taiseuse.

Un soir, au retour de la chasse, il lui annonce : "C’est la dernière fois que je t’emmène". Et les larmes montent aux yeux de l’enfant qui ne comprend pas si c’est une punition, un avertissement, la fin d’un apprentissage ou un adieu. Quelque chose s’est passé là qu’il sonde aujourd’hui par l’écriture, cherchant à voir si sa séparation d’avec le monde des vivants n’a pas eu lieu ce soir-là. Si ce jeune voisin désinvolte, un peu borderline, qui incarnait tous les possibles, n’a pas fait mentir la vie après lui. S’il n’est pas le croquemitaine qui a emporté l’enfant sous son bras en disparaissant de sa vie.

Une méditation

C’est donc plus un récit qu’un roman, qu’écrit Frédéric Boyer, ou plutôt une méditation, une confession philosophique, un essai romanesque superbement bien écrit qui nous entame la chair, à chaque phrase, à chaque mot, tant est poignante cette sorte de malentendu avec sa propre existence. Comme sont poignantes les larmes de l’enfant, bégayant, qui devine, confusément, que si on rate la première marche de la joie, on les ratera toutes par la suite. Est-il alors, ce jeune lièvre qui allait confiant au-devant de la vie et qui a été fauché, inutilement ? "Je ne fais là, ouvrant ce livre avec vous, – écrit Frédéric Boyer – que conter l’histoire d’un cœur ordinaire et inapaisable, un cœur enfantin qui se souvient d’un faux loup, à moitié aventurier, à moitié affamé. C’est mon conte effrayant à moi. Ma forêt. Mon labyrinthe. L’apparition de certaines personnes supprime le jour comme celle de certains animaux donne le signal de la nuit."

À travers ce texte court, qui superpose les étages de l’immeuble, les voix et les destinées, Frédéric Boyer éclaire donc un coin obscur de la cage d’escalier de la grotte de l’enfance, pour voir où elle a disparu, et avec elle tous les aimés, tous les absents à venir, mais aussi toutes les ivresses et toutes les promesses.

Ce n’est pas un texte d’une folle gaîté, vous ne l’emporterez pas avec votre crème solaire sur la plage mais vous pourriez le lire à l’heure de la sieste, derrière les persiennes, dans l’ombre fraîche de la chambre. Parce qu’il est court, et sa densité, sa beauté, sa vérité nous saisissent pour nous coucher nus sur la terre de notre enfance à tous, avec ses souvenirs et avec ses désarrois.

"Le lièvre" de Frédéric Boyer paraît chez Gallimard.

 

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