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"Le Grand Jeu" de Graham Swift, un vent de magie souffle sur l’été 1959 à Brighton

Pour sa première chronique de la rentrée, Sophie Creuz vous parle d’un roman de l’auteur anglais Graham Swift, "Le grand jeu" qui paraît aux éditions Gallimard.

Vous le savez, janvier est habituellement la seconde rentrée littéraire de l’année avec une nouvelle floraison tardive. En 2020, malheureusement pour les auteurs, les romans ont été sacrifiés par la fermeture des librairies, un peu en Belgique, mais surtout en France, parce qu’heureusement chez nous les livres ont assez vite été reconnus comme biens de première nécessité, pour rêver et inventer un autre monde que celui que nous subissons. Ce préambule pour dire combien on se réjouit de voir arriver cette nouvelle rentrée, de près de cinq cents livres, qui nous apporte des auteurs qu’on chérit.

Parmi lesquels l’auteur britannique Graham Swift

C’est un écrivain d’une exceptionnelle finesse. Son registre, ce ne sont pas les grandes architectures de l’imaginaire, c’est la vie ordinaire, nos petites vies avec tout ce qu’elles recèlent de désirs inaccomplis mais aussi de petites victoires sur l’adversité, de bonheurs fragiles et de grandes espérances. Chacun de ses livres est un trésor de subtilité.

Il a fait son entrée dans le monde littéraire en 1983 avec "Le pays des eaux", qui est hélas épuisé depuis en français. Ensuite il y a eu "A tout jamais" qui a obtenu le prix du meilleur livre étranger et ensuite encore, entre autres "Le dimanche des mères" qui a connu un grand succès et puis un recueil de nouvelles intitulé "De l’Angleterre et des Anglais".

L’Angleterre, son terrain de prédilection

Elle est toujours en arrière-fond et apparaît à une époque ou une autre à travers des hommes et des femmes, souvent de condition modeste, ceux qu’on ne voit pas et qui pourtant sont les rouages d’une économie, d’un pays, d’une culture.

Cette fois, nous sommes en bord de mer, à Brighton à l’été 1959, un été pluvieux comme de bien entendu, que les activités estivales tentent de dérider. Et parmi les attractions en ce temps-là sur les plages d’Angleterre il y avait sur le pear, des concerts, des bals et des spectacles de music-hall. Aujourd’hui il n’y a plus que des friteries et des machines à sous. Et ce qu’explore Graham Swift c’est la féerie de ces spectacles populaires qui donnaient non seulement un peu joie dans la vie des vacanciers mais aussi leur chance à des artistes débutants, à des amateurs talentueux à l’aube peut-être d’une carrière ou qui resteraient à jamais les vedettes d’une saison.

On suit le parcours de Ronnie, pauvre enfant de la guerre. Pendant l’exode des petits Londoniens qu’on envoyait loin des bombes allemandes, il avait été conduit à la campagne, comme par enchantement, chez un couple sans enfant, plein de bonté. Chez eux, Ronnie avait appris ce qu’était l’amour d’une famille et avait acquis les rudiments de l’art de la magie, à laquelle il s’essaierait plus tard avec succès à Brighton. Mais la véritable magie est dans la manière dont Graham Swift joue de son sujet et nous raconte cette histoire, somme toute ténue. Il emprunte à la prestidigitation pour faire apparaître ou disparaître des personnages, des éléments biographiques, des souvenirs qui reviennent parfois plusieurs fois à la lumière, il joue avec les illusions de la mémoire et avec des mystères qui le resteront pour toujours. Nous ne saurons pas tout du parcours de Ronnie, ou de ce qu’il ressent mais nous en saurons plus sur sa partenaire de scène, Eve, et sur leur ami Jack, le Monsieur Loyal du spectacle d’un été qui a brillé de tous ses feux et brûlé toutes ses promesses.

Le roman d’une époque

On sent chez Graham Swift la nostalgie d’une époque plus amicale que la nôtre, où le charme opérait dans tous les domaines, où tout était encore possible et dans laquelle les aspirations pouvaient se concrétiser, avec un peu de talent et de volonté.

Mais le propos est ailleurs, il s’agit de voir les tours de passe-passe du destin, la manière qu’il a de retirer le tapis sous les pieds. Ce destin qui fait surgir puis s’évanouir l’amour, un perroquet ou le bonheur et qui escamote les chances données dans le double fond d’une existence qu’on trimballe un peu comme une valise de magicien. Féerique quand elle est sous les sunlights, et misérable quand on éteint les lampions et que le public a quitté la salle. C’est ce qui apparaît dans ce roman qui ne se donne pas d’emblée mais qui scintille de toutes ces petites choses, si importantes qui font ou défont une vie sous nos yeux sans qu’on ne sache comment, sans qu’on ne décèle le truc.

"Le Grand Jeu" de Graham Swift, traduit par France Camus-Pichon, parait chez Gallimard.

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