Chronique littérature

Plus d'infos

Le Cafard de Ian McEwan, un pamphlet mordant et insolent autour de la politique du Brexit en Grande-Bretagne

Sophie Creuz a lu pour nous "Le Cafard", d’Ian McEwan, qui parait chez Gallimard.

Le cafard, c’est très certainement ce qui habite Ian McEwan depuis qu’une courte majorité de ses concitoyens a voté pour le Brexit. Et c’est ce qui l’a incité à écrire ce pamphlet mordant.

Une lecture de l’actualité sous forme de "La Métamorphose" de Kafka

Bien que le cafard dont il est question est en réalité du genre de la blatte. Il image qu’un cloporte sournois glisse le long des plinthes de Downing street et se réveille un matin dans le corps du Premier ministre.

C’est un hommage en miroir à "La Métamorphose" de Kafka évidemment, mais c’est surtout une lecture d’actualité. On sait que Boris Johnson a refusé tout net de jouer les prolongations des pourparlers avec l’Union Européenne et qu’il se fiche d’harmoniser des accords qui sauvegardaient une concurrence loyale entre tous. Faire de la Grande-Bretagne un nouveau Macao, un paradis fiscal aux portes de l’Europe, semble être sa volonté, enfin, c’est que ce que pressent ce livre en tout cas, qui s’irrite de la brutalité sans nuances d’un gouvernement qui se moque des conséquences réelles pour ses concitoyens et qui fonce tête baissée en arrière toute !

Ian McEwan, des romans nuancés

Nous connaissons Ian McEwan ces romans nuancés et très soucieux de complexité.

Dans son dernier roman, "Une machine comme moi", il prend la modernité au mot en imaginant un robot domestique bien plus subtil, plus moral et cultivé que ses propriétaires qui ont délaissé toutes ces valeurs pour se contenter d’être simplement des consommateurs.

Et cette fois, dans les quelques pages de ce Cafard, l’écrivain laisse aller sa colère contre l’abrutissement général et la crédulité. Il enrage littéralement de voir son pays pris en otage par des politiciens qui bernent leur électorat en leur vendant l’idée flatteuse d’une Grande-Bretagne redevenant cette grande nation de naguère, par ce "UK first" à l’image du "America first" de Donald Trump. C’est donc sous le coup de l’indignation que McEwan écrit cette farce insolente et impertinente qui dit le vrai.

Une farce insolente et impertinente qui dit le vrai

Dire le vrai, c’est-à-dire qui dénonce justement cette tactique du mensonge que les pro-Brexit ont véhiculé sciemment avec des déclarations simplistes. Et il n’est pas le seul, l’an dernier la justice avait convoqué Boris Johnson, pas encore Premier ministre, pour avoir affiché sur son bus rouge que le Royaume-Uni versait 400 millions d’euros par semaine à Bruxelles et que cet argent servirait à financer le service de santé public. Tout était faux.

Cette utilisation de la politique à des fins personnelles, carriéristes, exaspère Ian McEwan autant qu’elle écœurait son maître, Jonathan Swift auquel il se réfère. L’auteur des "Voyages de Gulliver" notamment – qui n’est pas du tout un conte pour enfants mais une brillante satire du colonialisme -, pastichait les arrivistes qui prétendaient gouverner au nom du peuple. Lui aussi, avait remarqué que dans l’art de se hisser aux plus hautes fonctions, la servilité et l’entregent "exigent la même position du corps que pour ramper". Ramper, c’est ce que fait notre cafard.

Un cafard qui doit nous mettre la puce à l’oreille

"Si la raison ne se réveille pas et ne l’emporte pas, sans doute ne pourrons-nous plus compter que sur le rire".

Or, le rire aussi est menacé, précisément parce qu’il fait appel à la subtilité, à l’intelligence du second degré, à une certaine culture de l’humour, car comparer un homme à un insecte nuisible est très peu politiquement correct et peut avoir à première vue des relents nauséabonds, alors qu’en réalité ce que dénonce avec férocité Ian McEwan c’est précisément les raccourcis douteux et la brutalité des slogans. Et ce cafard sournois qui se glisse subrepticement sous les portes de la démocratie, c’est le fascisme rampant sous la carapace molle et brunâtre du populisme.

***Le Cafard, de Ian McEwan parait chez Gallimard dans la traduction de France Camus-Pichon.***

Newsletter Musiq3

Restez informés chaque vendredi des évènements, concours et CD de la semaine.

OK