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"La pierre de remords" d’Arnaldur Indridason, une image de l’Islande actuelle loin des cartes postales

Sophie Creuz nous présente un roman policier islandais d’Arnaldur Indridason, "La pierre de remords" qui paraît chez Métailié.

Les amateurs de polars nordiques connaissent évidemment Indridason, dont c’est le vingtième roman noir, traduit en français par le toujours excellent Eric Boury. Et cette fois encore, on sort de cette lecture très secoué. Non par l’horreur ou la cruauté qu’on trouve généralement dans les polars, mais touché au contraire par la profonde sympathie qu’Indridason a pour les victimes, les femmes et les enfants, en particulier, victimes de violence ou d’abandon.

Une enfance meurtrie au cœur de ce nouvel opus

La famille est souvent au cœur des romans d’Indridason, avec ses secrets, ses hontes rentrées. Est-ce le confinement géographique, cette fois, de l’Islande, est-ce son isolement, ses longs hivers, est-ce une éducation calviniste dévoyée dans une modernité qui change les repères ? Le fait est que dans les romans d’Indridason la dureté est souvent du côté des pères, maris autoritaires ou négligents. Et l’enfance meurtrie qui serpente en filigrane de plusieurs d’entre eux.

Et dans le cas de ce roman, cette violence refait surface en l’arrière-fond, avec trente ou cinquante ans de retard. Le personnage d’Indridason qui mène l’enquête, et que l’on suit depuis trois romans maintenant, est entré dans la police alors que son père était un très sale type, qui l’utilisait dans ses magouilles quand il était gamin. Aujourd’hui Konrad est retraité, mais pour tromper son ennui, il reprend des affaires non résolues, dont celle de l’assassinat de son père qui remonte à la surface à la faveur d’une autre enquête.

C’est toute l’originalité et la profondeur de ce roman-ci, comme des précédents, les deux récits s’entremêlent avec une fluidité confondante, et tous deux donnent une image de l’Islande actuelle loin des cartes postales de paisibles sources d’eau chaude.

L’autre enquête porte sur un enfant encore, abandonné à la naissance par une femme qui, se sachant très malade, cherche à retrouver ce garçon ou cette fille, elle ne sait pas, qui doit avoir cinquante ans maintenant. Là encore, nous découvrons à pas feutrés, avec infiniment de pudeur, le pourquoi de cet abandon. Indridason n’a jamais peur de s’emparer des grandes valeurs cardinales de l’existence, telle que la vérité et le mensonge, la faute, le remords, la réparation, pour les mettre à notre hauteur. En retournant dans le passé, lui, qui est historien de formation, tente de comprendre comment, ou contre quoi, on se construit en fonction des circonstances mais aussi des changements de modèle de société.

Deux enquêtes et deux périodes distinctes

Indridason, à la manière d’un horloger, emboîte des petites pièces qui soudain fonctionnent en donnant un bruit familier et se mettent à tourner toutes ensemble. Pas de lyrisme chez lui, rien d’inutile non plus, un pragmatisme qui n’exclut pas des ouvertures vers le mystère, des êtres ou des choses, car en Islande, certains croient encore aux fantômes, à la communication avec les morts. Et d’autres profitent sans scrupule de cette crédulité ou de ce besoin. L’inspecteur Konrad lui est peu sensible aux revenants, il préfère chercher les preuves du tangible. Même si lui-même est hanté par le passé. C’est ce qui rend les romans noirs d’Indridason si particuliers, si sensibles, car les enquêtes sont moins macabres qu’intimes, avec un respect et un doigté qui bouleversent, et nous hantent à notre tour pour longtemps.

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