Chronique littérature

Plus d'infos

"La Jeune Vera" de Vsevolod Petrov, roman d’une passion confinée dans un train en temps de guerre

Etrange destinée pour ce roman russe, très russe, écrit il y a septante ans et publié après la mort de son auteur Vsevolod Petrov (1912-1978), critique d’art, dont c’est l’unique fiction. Mais peut-être n’en est-ce pas tout à fait une.

A bord d’un train-hôpital qui roule vers la Sibérie et s’arrête régulièrement pour embarquer des blessés et des infirmières, un jeune officier de l’Armée rouge, couché sur sa banquette, "Les Souffrance du jeune Werther" de Goethe à la main, remarque Vera, une jeune femme vive, qui sort du lot. Comme un décalque du livre qu’il est en train de lire, il tombe instantanément amoureux. Son joli minois, rieur, mutin et gai semble celui d’une demoiselle peinte par Watteau, particulièrement gracieux au milieu des jeunes gens et jeunes filles frustes qui se chamaillent ou jouent aux cartes. Nous sommes pourtant moins dans un tableau du XVIIIe que dans une scène de théâtre russe, rythmé par les illusions et les désillusions, les rires et les larmes, les heurs et les humeurs changeantes, au gré de l’ouverture et de la fermeture de la lourde porte du wagon. A chacune des haltes, Vera s’évapore, puis revient, poursuivie par un amant échaudé, des reproches, des commentaires feutrés et des regards lourds. Tous voient la légèreté de mœurs de la belle inconstante, sauf le narrateur, ébloui par une Vera qu’il recompose et revêt aux couleurs de son âme romantique. A ses yeux, elle a toutes les vertus, à commencer par la liberté de s’inventer dans la joie et l’élan d’un cœur épris du jeu de l’amour et du hasard, et pour lequel la sincérité de l’instant vaut serments éternels.

Magnifiquement orchestré, ce roman d’une passion confinée dans un train sous la neige, en pleine guerre, a lui aussi un charme qui opère. Celui du mentir-vrai, du théâtre ou de l’amour, de la jeunesse insouciante, en route vers un destin funeste. L’imaginaire sauve du réel, cette fois au moins, comme la beauté sauve Vera de la prosaïque vulgarité des faits. Et ce roman lui, la sauve du néant. Car elle a existé, autant que cet amour, qui surgit aujourd’hui de l’oubli, ravivant le frais visage de jeunes gens épris de la vie, malgré le contexte et le décor qui en étaient la négation.

"La Jeune Vera", par Vsevolod Petrov, traduit par Véronique Patte, paru chez Gallimard.