Chronique littérature

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"La femme aux cheveux roux" d'Orhan Pamuk, Prix Nobel de Littérature

Sophie Creuz nous présente le dernier roman de l’écrivain turc Orhan Pamuk, Prix Nobel de littérature, La femme aux cheveux roux qui paraît chez Gallimard.

Istanbul au cœur de tous les romans de Pamuk

Orhan Pamuk est indissociable de la ville d’Istanbul qu’il refuse de quitter malgré le climat politique, les menaces qu’il a reçues et l’emprisonnement de tous ceux qui osent critiquer le régime autoritaire d’Erdogan. Istanbul est au cœur de tous ses romans et la ville lui permet d’aborder à la fois l’histoire mais aussi la mémoire personnelle et la manière dont l’une et l’autre s’interpénètrent et se déterminent. Cette fois encore, avec une dimension tout à fait universelle. Le personnage principal de ce roman-ci est un géologue : il creuse, il fouille réellement mais aussi symboliquement. Ce géologue est aussi un promoteur immobilier qui contribue, même s’il s’en désole, à modifier le visage d’Istanbul, la vivacité des quartiers populaires qui deviennent, comme partout, des centres commerciaux lisses et sans âme.

Un thème qui se modifie et s’amplifie au fil de la lecture

De prime abord, Orhan Pamuk a l’air de nous raconter l’initiation à l’âge d’adulte d’un jeune homme de seize ans et puis sans qu’on s’en aperçoive, il nous introduit au cœur de l’histoire politique de la Turquie avec en écho, les mythes fondateurs de l’humanité. Le mythe d’œdipe en particulier, la prophétie, la filiation, ce lien essentiel, étrange aussi entre le père et le fils. Ce lien est ici un fil d’Ariane qui traverse le roman et trame la vie de tous les personnages. Une Ariane turque évidemment, rousse flamboyante mais qui demeure dans l’ombre de l’existence de ce jeune homme qu’on voit vieillir, heureux, sans grands questionnements sur ses choix et ses responsabilités.

Qui est cette femme rousse qui donne son titre au roman ?

C’est une irrésistible tentatrice évidemment, une muse, une militante politique aussi, malicieuse, intelligente, une actrice de théâtre que l’adolescent va croiser et qu’il n’oubliera jamais. Un été, pour payer ses études, il va aider un puisatier, un creuseur de puits donc, dans une bourgade militaire où un théâtre ambulant a planté son chapiteau étoilé. Le puits, les étoiles, les nuits d’été, cette femme seront fondateurs dans la vie du jeune homme. Mais il ne le sait pas, du moins pas avant la fin du roman. Ce qui est fabuleux, c’est que nous lisons à la fois un conte oriental, une sorte de charade métaphysique telle que pourrait la poser le Sphinx sur la destinée, la liberté, l’invention de soi et puis à la fois le portrait d’une société actuelle tiraillée entre tradition et modernité.

Un roman à plusieurs entrées

C’est comme dans un labyrinthe, il y a plusieurs entrées mais il n’y a qu’une seule sortie. Nous le parcourrons d’une traite, envoûtés par la plume d’Orhan Pamuk qui raconte très simplement, avec une merveilleusement profondeur, une histoire personnelle - celle de cet homme - pénétrée de signes qu’il ne perçoit pas. Comme nous tous, nous avançons dans la vie sans connaître l’avenir, avec le souvenir flou des gens qui nous ont formés, parfois à notre insu ou qui ont déterminé nos trajectoires, nourri nos rêves, nos désirs. Et le puisatier, cet homme humble a été déterminant pour le jeune étudiant et pour la ville. En trouvant de l’eau, il a permis son développement mais aussi l’enrichissement de son apprenti qui est devenu un géologue riche et une des figures de l’Istanbul occidentalisé, laïque mal vu par les nationalistes religieux conservateurs. Et voilà comment à partir d’une histoire d’amour d’un été, d’un mythe grec, le roman s’élargit pour englober mine de rien, un questionnement profond et éthique sur les enjeux de société. Mine de rien parce que ce sont les strates souterraines d’une lecture enchanteresse et fluide, limpide comme une fable. Une fable à lire peut-être assis sur la margelle d’un puits, sous les étoiles, avec la lune rousse pour éclairer cette lecture d’été que je vous recommande évidemment chaudement par ce temps caniculaire.

***La femme aux cheveux roux d’Orhan Pamuk est paru chez Gallimard***

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