Chronique littérature

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"La confiture de morts" de Catherine Barreau, le Prix Rossel 2020

Sophie Creuz a lu pour vous le Prix Rossel, qui a été attribué hier, à "La confiture de morts" de Catherine Barreau paru aux éditions Weyrich.

C’est un roman paru ce printemps mais il était presque mort-né à cause de la fermeture des librairies en mars-avril. Il est donc particulièrement heureux que ce prix le remette sous les feux de l’actualité et sous les yeux des lecteurs, car il est excellent. Et en plus il se passe chez nous, à Namur et dans les environs de Neufchâteau.

Catherine Barreau se joue de tous les territoires, au sens propre et au sens figuré. Elle aime autant la Gaume et l’Ardenne que les territoires de la mémoire, les dépressions schisteuses de la Semois que les failles intimes. Et plus encore, elle adore et connaît admirablement la littérature qui nourrit la sienne avec la liberté et les inventions qu’elle permet. Un goût littéraire qu’elle donne d’ailleurs à sa jeune héroïne Véra, une adolescente qui dévore dès l’âge de quinze ans, Sylvia Plath, Flannery O’Connor, Faulkner même. Des œuvres dans lesquelles elle trouve plus de matière nourricière que dans les discussions avec ses condisciples du collège bon chic bon genre qu’elle fréquente.

Trop hirsute, d’une origine mal définie, Véra détonne, dénote et se sent plus à l’aise dans le fouillis de son jardin que dans les plis sages d’une jeunesse bourgeoise. Elle lit d’ailleurs aussi Michaux, qui ne se fit pas prier pour quitter Namur pour les mêmes raisons…

Un hommage à la littérature

Et aux intelligences de la littérature, aux libertés qu’elle enseigne et aux sensations auxquelles elle nous éveille.

Catherine Barreau a, elle-même, un sens du rendu très sensuel, chatoyant, tendu, elle nous fait voir le réel sans perdre en mystère. Cette poésie, ces ouvertures, cette sensualité, c’est ce qui sauve Véra, cette ado en colère, solitaire, née dans un hameau isolé et peut-être même maudit. D’ailleurs elle tente de lire "Malpertuis" avant d’abandonner.

Le talent de Catherine Barreau, dont c’est le second roman, est de s’abreuver à toutes les sources, y compris les contes de nos régions, et d’en faire quelque chose de moderne, d’électrisant, qui nous parle autant des beautés d’une nature sauvage à préserver, que du besoin d’aller voir ailleurs, d’aimer l’inconnu, d’accueillir ce qui, et ceux, qui nous sont a priori étrangers.

Un conte moderne de chez nous

C’est toute la maîtrise de ce roman, il superpose les récits, intimes et fondateurs, dans une langue qui varie les styles et les genres sans jamais perdre le lecteur. Véra va découvrir qui elle est, d’où elle vient et cet enracinement brutal, problématique va lui permettre de s’ouvrir à ce qui vient, de renouer les fils emmêlés à sa naissance. Lire Faulkner l’a aidé sans doute à comprendre que les frontières ardennaises sont aussi poreuses que les marais de Louisiane et que la Sambre a des enchevêtrements de bayou wallon. Et puis, c’est aussi un roman sur l’adolescence, sur les conflits de loyautés, sur l’éveil à la sexualité, sur l’émancipation féminine, sur l’attachement à des êtres ou des lieux qui demandent à être réinvestis après avoir pris ses distances. Vous l’entendez, Catherine Barreau écrit un roman plein d’alluvions mais qui ne s’embourbe jamais ni se perd dans ses méandres. Un roman de confluence donc, ce qui venant d’une auteure namuroise n’étonnera personne.

"La confiture de morts" de Catherine Barreau, Prix Rossel 2020, est paru aux éditions Weyrich.

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