Chronique littérature

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La Campagne perdue de Gustave Roud, un recueil de poèmes comme une aquarelle du Canton de Genève

Puisque partir à l’étranger nous est, pour le moment, interdit, Sophie Creuz nous emmène "littérairement" dans le canton de Genève, avec un recueil d’un auteur Suisse, Gustave Roud, qui paraît aux éditions Fario.

Il nous reste les images des poètes pour nous ressourcer

Gustave Roud, est né en 1897 et mort en 1976, ami de Ramuz et de Philippe Jaccottet, poète essentiel avec lequel il a correspondu pendant trois décennies et qui a contribué à lui donner des lecteurs en dehors de la Suisse. Ceux qui connaissent Jaccottet, qui fait des instants de la vie ordinaire une partition discrète du sensible, retrouveront dans "Campagne perdue" de Gustave Roud cette même aptitude. Toutes ces promenades invitent à aller au-delà de ce qui se donne à voir, avec une simplicité, une présence et une qualité qui nous atteignent.

"Campagne perdue", une forme d’adieu

Gustave Roud est âgé quand il écrit ce recueil qui rassemble en peu de pages, cinquante ans d’une existence passée dans la contemplation des champs, à parcourir les vallées, à se perdre dans des ciels immenses alors même que sa vie est minuscule. Il vit avec sa sœur dans la ferme de ses grands-parents, c’est un lettré, critique et traducteur des romantiques allemands, mais c’est un homme seul, qui vit en lisière des autres. Un grand marcheur, qui a ce talent rare de rendre éloquentes les traces d’un renard dans la neige, ou d’accompagner l’arrondi d’une colline ou l’épaule d’homme fauchant les blés au soleil d’été. Tout chez lui est désirant. Car il aime secrètement, chastement et pour lui-même ces hommes, ces paysans aux torses nus. Tout au long de sa vie, il va se choisir un compagnon de pensée, Olivier ou René à qui s’adressent ces promenades silencieuses.

Contempler un paysage ne peut être parfait que si on peut le partager avec un autre, aussi Gustave Roud saisit-il, dans ce qui s’offre à son regard, cet autre : homme, fleur ou animal pour entrer avec lui dans l’image.

A moi seul je ne puis animer un spectacle. Il faut une présence.

C’est ce qui bouleverse ici, la solitude à bas bruit qui marche, comme Robert Walser marchait aussi, en marge d’un tableau animé dont il fait à peine partie, car il traverse cette belle campagne mais ne le façonne pas, contrairement aux paysans qui sculptent cette terre à leur main.

Et on sent dans ces pages que ces travailleurs, ses amis, sont toujours un peu pressés, filent au champ, peut-être un peu méfiants de cette autre activité, étrange qui consiste à les regarder faire. Or, le regard aussi travaille, capture les couleurs, saisit la vibration de l’air, ouvre au mystère de l’harmonie d’un instant. Et pour ce faire, Gustave Roud a le doigté d’un aquarelliste et la palette d’une "déchirante douceur", comme il l’écrit lui-même.

Une œuvre de grand air à lire au coin de l’hiver et du confinement

C’est une grande œuvre à la fois somptueuse et feutrée, discrète, inquiète aussi d’ajouter quoique ce fut à la beauté, de ne pas être à sa hauteur, de la déséquilibrer d’un mot mal accordé, de la brouiller par son trouble intérieur. Or vous ne trouverez pas ici les grands tumultes intimes ou à peine. Gustave Roud est en profonde sympathie, avec les êtres, les choses, plus qu’il ne l’est avec lui-même.

C’est toujours difficile d’évoquer une œuvre comme celle-ci, dans laquelle chaque mot pèse de son juste poids, cueille, ramasse, accompagne les mouvements d’une vie saisonnière et du temps qui passe, avec ses rythmes et variations. On sent que l’écrivain redoute l’hiver d’ailleurs, qui rentrera hommes et bêtes et l’isolera davantage. Mais on le sait, en hiver, les paysans réparent leurs outils et Sophie Creuz que Gustave Roud avait lui aussi une pierre à fusil dont il usait pour affûter sa plume.

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