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L’inconnu de la poste de Florence Aubenas, à la croisée de l’enquête et du journalisme

Sophie Creuz nous présente un document, le livre de la journaliste Florence Aubenas, "L’inconnu de la poste", un essai qui paraît aux éditions de l’Olivier.

Florence Aubenas mène l'enquête

C’est une histoire à rebondissements que celle-là, d’abord parce que ce livre Florence Aubenas a mis six ans à l’écrire, et ensuite parce que l’enquête dont elle nous parle n’est toujours pas terminée douze ans après avoir commencé. De quoi s’agit-il ?

De la mort d’une employée de poste lardée de coups de couteau, et de l’arrestation d’un suspect. Ce pourrait être tristement banal, si ce n’était la manière dont Florence Aubenas nous raconte cette histoire – c’est ce qui nous touche dans ses reportages – jusqu’à l’imprudence parfois, car elle se laisse pénétrer par son sujet.

Rencontre avec les personnes touchées par ce drame

Ce qui intéresse Florence Aubenas, c’est de rencontrer toutes les personnes qui ont été touchées de près ou de loin par ce drame, qui a lieu dans une petite ville où on se dit, le meurtrier est certainement l’un d’entre nous, quelqu’un qu’on connaît ou qu’on a croisé. Ce que capte ce livre, c’est le trouble que cela jette, les peurs, les remords aussi que chacun peut avoir de n’avoir rien vu, alors qu’il habite en face.

En face de la poste, habitait aussi Gérald Thomassin, un comédien de cinéma qui a tourné avec Doillon notamment. Triste ironie du sort, il avait été récompensé d’un César pour le film, "Le petit criminel", quand il avait seize ans. C’est un marginal, alcoolique, drogué, un suspect qui a la gueule de l’emploi au fond, et que Florence Aubenas va aussi rencontrer, sans chercher à savoir s’il est coupable ou non.

Ce qui l’intéresse, c’est la vie de chacun, celle de la victime, du présumé assassin – qui va être innocenté d’ailleurs après avoir fait deux ans de prison sans preuve. Ce que Florence Aubenas écrit, c’est une chronique très sensible de la vie ordinaire, qui soudain bascule. Elle ne dévoile pas tant les secrets intimes que les parcours singuliers, tous emblématiques d’une certaine France, avec ses notables, ses gagne-petit, avec leurs rêves et leur réalité. La victime était une jolie femme choyée mais fragile, mariée très jeune, qui venait de se séparer de son mari et avait rencontré un autre homme dont elle attendait un enfant. Le comédien Gérald Thomassin lui a eu un parcours très brutal et très accidenté depuis la toute petite enfance. Et ces deux trajectoires qui se croisent par hasard, nous disent quelque chose d’aujourd’hui. C’est cela qui intéresse Florence Aubenas.

Portrait de la France que l’on ne voit pas

Si vous avez lu ces livres précédents, "Le quai de Ouistreham" ou son avant-dernier, "En France", vous savez qu’à travers des sujets sociaux, Florence Aubenas brosse le portrait de la France qu’on ne voit pas, celle des régions, là où il y a peu d’emplois et où le tissu communautaire a été détricoté par une politique territoriale qui détruit les petits commerces, les centres-villes au profit de zonings excentrés. Comme chez nous. Des régions mal desservies par les trains, les bus et où les jeunes s’ennuient et ne voient pas où est leur avenir. C’est aussi ce qui apparaît dans ces pages et c’est aussi parlant que lorsque Flaubert décrit la vie d’un village normand à travers l’existence d’une servante. Florence Aubenas ne cherche pas LA vérité mais accompagne les êtres y mènent, avec une incroyable sympathie. Elle relève aussi les erreurs humaines, les dysfonctionnements administratifs mais les succès de la police scientifique. Et entre tout cela il y a des êtres qui souffrent, qui aiment, qui espèrent.

Le journalisme de Florence Aubenas

Est-ce du journalisme, est-ce du document, est-ce un détour par la subjectivité pour sentir au-delà des faits ce que le judiciaire ne fait pas apparaître ? Des parcours de vie, la misère affective ou sociale ou économique, et puis les petites joies du quotidien aussi entre copines. Elle montre la cruauté là où on ne l’attend pas, et puis le décalage incroyable qu’il y a entre la vraie vie et le cinéma, ce qu’a connu Thomassin, payé pour jouer à chaque fois son propre rôle, avant le retour à la rue, une fois les feux de la rampe éteints. Cette fois, c’est Florence Aubenas qui tient la caméra mais pour relever une forme de déterminisme dont il est difficile de sortir. Elle a l’œil, elle a un regard bienveillant, respectueux, pudique, à bonne distance sur chacun et un sens de l’ironie involontaire des faits qui tient le sordide à distance.

C’est un livre sur une tragédie privée, mais, comme toujours chez elle, c’est aussi un livre qui met le doigt sur une certaine réalité sociale, dont le politique, au sens large, ne mesure pas les dégâts intimes. Ce que fait admirablement Florence Aubenas.

 

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