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"L'éternité, brève" d'Etienne Verhasselt, voyage au pays extraordinaire des promesses trahies

Sophie Creuz nous présente le deuxième recueil de nouvelles de l'écrivain belge Etienne Verhasselt, L'éternité, brève.

C'est un exercice périlleux que d'évoquer l'univers d'Etienne Verhasselt. Commençons par le plus simple, il est belge, il habite Bruxelles et il écrit des nouvelles. L'éternité, brève est son second recueil et ce n'est pas une mince affaire. C'est un gros volume qui réussit la gageure de faire long avec du cours et à faire surgir en deux, trois pages parfois, un univers extraordinaire mais dans une forme de continuité.

Souvent dans les recueils de nouvelles, un auteur déploie une variété de genres, de situations, qui ressemblent à un menu gastronomique de ses spécialités locales ou exotiques. Dans ce recueil, Etienne Verhasselt travaille quelques ingrédients, deux figures essentiellement, l'amoureux et l'écrivain, avec une déclinaison infinie.

Une homogénéité rassemble les nouvelles

Cette cohérence s'ajoute à la familière étrangeté des situations. Nous sommes dans des décors connus, des appartements ou des rues mais c'est comme si des régisseurs de plateau modifiaient le cadre, les personnages, les lumières, en gardant le même fond de sauce. On admire d'autant plus le talent d'Etienne Verhasselt, qu'il ne se livre pas un exercice de style - il ne varie pas à la manière de Queneau le trajet de bus ou le galon du chapeau - sa ligne de basse demeure et c'est tout le reste qui vacille. C'est la tragique ironie de l'existence, cette forme de dépossession de soi par des circonstances extérieures, qu'il creuse avec gravité, humour, incrédulité et hébétude. Un peu comme si ses personnages se retrouvaient devant chez eux avec un trousseau de clé qui n'ouvre plus. Quelqu'un, quelque chose a escamoté leur existence. L'amour est parti comme il est venu, de l'autre côté du globe ou à l'étage supérieur. L'amour, mais aussi les mots pour le dire et l'entendre. Alors que faire, sinon convoquer l'absente pour comprendre par quel trou de souris elle a disparu en laissant l'autre là, seul et pourtant inchangé.

Des histoires à chaque fois différentes

La première partie du recueil tourne autour de cet amour évaporé du jour au lendemain. Un homme aime une femme qui s'en va. Etienne Verhasselt entre dans l'étourdissement de cette absence qui oblitère tout en prenant toute la place et il sonde la variété de cette douleur, confondante de banalité, tragique. Son registre est celui d'un grotesque bouleversant, comme l'est Chaplin seul sur la route, avec sa fleur qui fane autant que lui-même. On est épaté par le talent d'Etienne Verhasselt qui se moque de lui-même sans doute, avec un burlesque sec à la Buster Keaton. Ses personnages se retrouvent dans une réalité qui s'impose à eux comme seule vraie. Où est le malentendu? Qui est dans la vérité, l'écrivain à sa table ou son double? C'est ce reflet dans le miroir qu'il interroge sans le ménager, en lui tirant la barbichette et en le soumettant à des interrogatoires absurdes qui n'attendent aucun réponse valable. 

Le premier recueil de poème de Verhasselt s'intitule "Pas perdus" et a également paru aux éditions Le Tripode qui ont vu là un véritable écrivain. D'ailleurs l'Académie des Art et des Lettres de Belgique aussi, qui lui a d'emblée donné un prix littéraire. Il y a en lui un cousinage avec Jean Muno, qui lui aussi s'évadait d'une existence ordinaire, grise et routinière pour retrouver le pays extraordinaire des promesses trahies. Mais Etienne Verhasselt va plus loin que le drame existentiel, il dresse aussi le réquisitoire contre une modernité vaine, vide, qui porte au pinacle la médiocrité, appauvrit le langage et les goûts, uniformise l'imaginaire et enterre toute forme de démesure. Il est difficile de vous lire un extrait parce que c'est dans l'enchainement d'une logique vertigineuse, un peu à la Raymond Devos, que ces nouvelles séduisent par leur paradoxe. Le titre à lui seul en donne la mesure: l'éternité, brève. L'étrange, l'humour, la fantaisie, ne sont ici que la doublure d'une angoisse, d'une blessure orpheline de l'immensité confisquée. Mais confisquée par qui. Par soi, par l'autre? C'est toute la question. Et ces 297 pages n'en viennent heureusement pas à bout.

***L'éternité, brève d'Etienne Verhasselt parait aux éditions Le Tripode***

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