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"L'écho du temps" de Kevin Powers : écrire une nouvelle page pour l'humanité

"L'écho du temps" de Kevin Powers : écrire une nouvelle page pour l'humanité
"L'écho du temps" de Kevin Powers : écrire une nouvelle page pour l'humanité - © Tous droits réservés

Sophie Creuz nous présente le deuxième roman de l’écrivain américain Kevin Powers

Étrangement, c’est un livre d’une grande violence, par les événements qu’il relate et d’une grande douceur de part le regard que l’auteur porte sur cette histoire. Une histoire qui embrasse d’un même élan celle de l’Amérique, depuis la Guerre de Sécession jusqu’à nos jours. Et toute la puissance de ce roman est dans ce geste, ce mouvement, qui serre dans une même étreinte dirait-on, les victimes et les bourreaux de la haine, tous otages de la culture du mépris, qui aujourd’hui encore aux Etats-Unis est le reliquat de la période de l’esclavage et de la ségrégation.

Kevin Powers est Blanc mais il nous montre très justement que "La violence est une forme originale d’intimité, elle a toujours été et le sera toujours", écrit-il. Autrement dit, la violence historique pénètre la mémoire, et s’imprime dans les corps en mutilant notre manière de nous percevoir. Et nous avons tort de ne pas y être attentifs à chaque instant.

Un cri dans les ruines

Le titre en français choisi par la remarquable traductrice, Carole d’Yvoire, L’écho du temps, donne toute la mesure de ce continuum. En anglais le titre est "A shout in the ruines", un cri dans les ruines, et on retrouve la même idée. Un cri de douleur et d’effroi qui nous parvient encore mais aussi un cri d’amour, je choisis de le croire, parce que Kevin Powers tisse ensemble la destinée de George, un très vieil homme, descendant d’esclaves, qui au soir de sa vie cherche la trace de la pauvre cabane, où une vieille femme Noire l’a élevé avec amour. Elle n’était pas sa mère, dont il ne sait rien, mais nous savons par ce roman qui étaient ses parents et de quelle douleur il est issu. Mais le murmure d’amour de George, couvre les cris des siens, et les apaise, on l’espère. "Il mit les noms sur son souffle et, à chaque exhalaison, les dit dans une langue au-delà du langage."

Un deuxième roman de cet auteur…

Le premier l’a d’emblée hissé au rang d’écrivain phare, c’était "Yellow Birds", déjà porté par un lyrisme intérieur bouleversant. Et pourtant, déjà il y racontait l’horreur de la guerre, celle d’Irak alors, qu’il a faite en s’enrôlant à 17 ans pour cette guerre dite de civilisation. Bel oxymore. Et il en est revenu pour entrer à l’université et réaliser, figurez-vous, un master en… poésie. Ou comment soigner le mal par le bien, le chaos par l’harmonie, changer "le chagrin pour soi par le chagrin pour le monde", comme il l’écrit dans ce roman, qui vient de recevoir le Grand Prix de littérature américaine. Un prix décerné par des critiques, des éditeurs et des libraires français qui le lui remettront début décembre.

Ce roman éclaire magistralement cette violence dont on reparle avec force maintenant, celle faite aux femmes, dans nos sociétés modernes. Il faut dire que Kevin Powers vit en Virginie, sur les terres de l’esclavage, et il se rappelle, dans cet écho du temps, que les Etats-Unis, mais pas seulement, nous aussi, nous sommes construits et avons prospéré par la prédation, la spoliation, l’asservissement. Et ce qui demeure de cela. En particulier à l’égard des femmes, l’actualité nous le rappelle, vendues, ou mises à disposition ou même mariées avec une dot pour compenser l’acquisition ! Bien mais tout est question de regard, d’approche et de style, et celui de Kevin Powers vient en surplomb, nous sortir du cercle vicieux du ressentiment et de la réparation. Il trouve magistralement, dans une seule et même phrase, une manière de transmettre une mémoire commune, qui n’oublie rien mais permet d’écrire ensemble, une nouvelle page pour l’humanité, dans une forme de réciprocité.

Cela me parait donc un livre de circonstance à mettre sous le sapin ou à offrir avec ses vœux pour un avenir meilleur. L’art et la littérature ont ce pouvoir d’entrouvrir d’autres manières de s’envisager. Et on aurait tort de s’en priver.

***L’Echo du Temps de Kevin Powers, paraît chez Delcourt.***

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