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Klingsor, une biographie fouillée d’un peintre sans œuvre réalisée par Torgny Lindgren

Sophie Creuz nous parle d’un livre extraordinaire. Entendez par là qu’il sort de l’ordinaire et ne ressemble à aucun autre, et qui ne ressemble à "rien". Parce que ce "Klingsor" n’est personne, c’est un peintre anonyme, médiocre, qui l’est resté, dont il ne reste aucune toile, et qui n’a jamais été exposé, sauf deux jours dans la salle paroissiale d’un petit village du comté de Västerbotten aux confins de la Suède. Et pourtant ce que nous lisons, c’est sa biographie fouillée, réalisée par un enquêteur zélé qui cherche à comprendre qui était cet homme, dont on ne sait que des choses insignifiantes, et qui a très peu vécu.

Un homme qui est mort âgé mais qui n’a pas vécu

Klingsor est mort assez âgé. On vit ou on ne vit pas, évidemment, mais lui n’a rien vécu. Voilà un homme qui dès l’enfance est sorti du cadre, du champ de vision de tous, de ses parents, de ses frères, de ses sœurs, dont personne ne se souvient, et dont on ne peut dire qu’une seule chose : c’est qu’il sentait le goudron.

Et toute son existence, cet homme n’aura eu que deux obsessions : la peinture et la matière. Ce qu’il cherche à saisir par la peinture, c’est la vie infime de la matière, d’un verre, d’une cruche, d’un bol. Et il ne peindra que ça, toujours la même toile, avec une quête obstinée et absurde, parce que ce faisant il passe, lui, totalement à côté de la vie et la traverse en aveugle avec autant de sensibilité qu’un minéral.

Une biographie d’un peintre sans tableau

C’est-là toute l’ironie et le génie de Torgny Lindgren, qui lui est un grand artiste, hélas décédé en 2017. Alors que notre époque plaide pour la performance, l’exposition de soi, l’excellence et n’a que le mot progrès et profit à la bouche, Klingsor est l’exact contraire. C’est un être immobile, parfaitement immuable et insignifiant, sans relief, qui se contente de peu et se plaît dans la modeste permanence des choses. Voilà bien quelqu’un que le confinement n’aurait pas perturbé.

Alors on peut choisir, soit c’est un grand philosophe, soit c’est un parfait imbécile, qui aura persévéré tout du long à échouer. Il est passé à côté de tout, y compris de l’amour, il n’a rien appris, rien vu, sauf ce verre légèrement penché qu’il s’est évertué à peindre indéfiniment et qui a disparu avec lui.

Mais ce qui est sûr, c’est que cela nous vaut un livre d’une grande drôlerie, à la manière d’un Beckett, et une œuvre géniale, sur un raté complet. Quoique, grâce à ce livre, il accède enfin à la notoriété et à la postérité, ce qui était son vœu le plus cher. Il ne le sait pas, malheureusement pour lui, mais nous lecteurs, nous n’oublierons jamais ce Klingsor, hypnotisant, bizarre et irritant qui nous aura donné plusieurs fois, la furieuse envie de lui ficher notre pied au derrière, pour lui dire, mais "regarde, bon sang, la vie n’est pas minuscule et au-dedans de toi, elle est là, en grand, au dehors."

"Klingsor" de Torgny Lindgren, traduit du suédois par Esther Semage, paraît aux éditions Actes Sud.

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