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Prix Renaudot 2020 : Marie-Hélène Lafon pour "Histoire du fils", une odyssée domestique d’une extrême pudeur

Le Prix Renaudot 2020 a été décerné à l'autrice française Marie-Hélène Lafon pour son roman "Histoire du fils" qui a paru aux éditions Buchet-Chastel. En septembre dernier, Sophie Creuz nous présentait ce roman. 

Voilà un roman qui tranche avec cette spécialité bien française de régler son compte à un père ou une mère par livre interposé. Curieux procédé… Comme s’il fallait rentabiliser sa souffrance, ou se rembourser les séances chez le psychanalyste.

Et pourtant le fils de ce roman-ci aurait été en droit, lui aussi, de dire sa douleur, d’être né de père inconnu et d’avoir été collé par sa mère, tout bébé encore, chez une tante de province. Or c’est tout le contraire que nous raconte avec son talent si particulier Marie-Hélène Lafon. Toujours, elle délaisse les grandes orgues du ressentiment pour composer en mode mineur et opte pour les silences, joue des demi-teintes et de la pudeur. Cette pudeur, devenue si rare et quasi suspecte en ces temps de transparence obligatoire.

Ecrire les silences

Pour écrire les silences, il faut d’abord avoir un auteur qui sache les entendre et devine ce qu’un mot retenu, un regard dérobé, une démarche un peu hésitante révèlent d’un manque, d’une absence, d’une espérance, voire d’une espérance déçue. Et à ce jeu-là Marie-Hélène Lafon excelle. Elle a un œil-de-pie qui ne vole pas, mais voit tout.

On lui doit des romans sur des travailleurs saisonniers, des employés de ferme, des célibataires taiseux ou des caissières revêches. Des petites vies, si l’on ose dire, qu’elle raconte à demi-mot. Et il y a chez elle une juste distance par rapport à ses sujets, elle devine mais ne révèle pas, elle invente mais ne trahit en rien ces vies. Toujours, la romancière se met à la place de ses personnages et ne vient pas en surplomb, ce qui lui permet de rester dans le ton et dans les propos qu’ils pourraient dire eux-mêmes si on les invitait.

Toute vie est une odyssée domestique

André est le fils de Gabrielle mais il a été élevé par Hélène, et c’est tant mieux, car autant Hélène est chaleureuse, aimante, gaie, autant Gabrielle est sèche, distante et peu maternelle. Voilà donc un abandon heureux, entouré d’une famille que l’on découvre ici dans le désordre. Et ce que nous montre cette auteure, c’est que toute vie est une odyssée domestique, avec des tempêtes et des accalmies. Rien n’est banal et en même temps tout est banal.

Dans tous ses romans, qui sont très courts, Marie-Hélène Lafon a l’air de se demander : "Qu’est-ce qu’une vie au fond "? Quand peut-on dire qu’on a vécu ? Et comment les gens font-ils pour s’en tirer, pour s’extraire de leur destin, partir loin ou au contraire pour accepter le lieu de leur naissance et y creuser un sillon tout tracé ?

C’est un livre remarquablement construit, qui alterne plusieurs générations, pour les mettre en résonance. Grands-parents, parents, petits-enfants se passent un bâton relais avec des valeurs d’antan ou nouvelles. Chacun à sa place et chaque chose en son temps. Et si le malheur entre dans la maison, on continue et on n’en parle pas.

Et ces non-dits, la trace des disparus en particulier, Marie-Lafon les perçoit. Elle donne une présence aux morts, aux absents, aux oubliés, aux seconds rôles, aux servantes ou aux amants de passage, qui tous ont laissé, sans le savoir, une empreinte dans la vie des autres.

Et elle l’écrit dans cette langue française magnifique qui est la sienne, simple, ample, élégante qu’on savoure comme si c’était de la crème au beurre. A s’en pourlécher.

"Histoire du fils" de Marie-Hélène Lafon paraît aux Editions Buchet-Chastel.

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