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"Girl" d'Edna O'Brien, un roman poignant au service des jeunes Nigérianes réduites au silence et à l'esclavage

"Girl" d'Edna O'Brien, un roman poignant  au service des jeunes nigériennes réduites au silence et à l'esclavage
"Girl" d'Edna O'Brien, un roman poignant au service des jeunes nigériennes réduites au silence et à l'esclavage - © Tous droits réservés

Sophie Creuz nous parle d’un des grands romans de la rentrée littéraire, Girl d’Edna O’Brien qui donne la parole à l’une des petites lycéennes nigérianes enlevées par Boko Haram.

Rien de plus difficile, de plus illégitime aussi sans doute, que de parler à la place des victimes du terrorisme, et en même temps rien de plus nécessaire que de faire entendre des voix qui n’arrivent pas jusqu’à nous. Je ne sais pas si cela a traversé l’esprit d’Edna O’Brien au moment d’écrire ce roman, si elle a dû s’y autoriser d’une certaine manière, parce que roman donne la parole à une des petites lycéennes nigérianes enlevées par Boko Haram. Et c’est d’une telle urgence, d’une telle nécessité, d’une telle beauté aussi que ses éditeurs anglais et français ont décidé de le publier en même temps.

Un titre en anglais pour la version française

En effet, "Girl" donne à entendre plus justement, que "fille" en français le jeune âge de ces captives. Des presque enfants, réduites en esclavage sexuel, en servantes, en bombes vivantes, par des monstres de cruauté qui osent prétendre être guidés par Dieu. Il faut lire ce livre parce qu’Edna O' Brien évite tous les pièges, pour ne pas réduire une fois encore, sa jeune fille à un objet, fut-il littéraire, ni captive d’un roman qui s’emparerait d’elle. Au contraire, ici, elle est le sujet de sa propre vie, et ce qu’elle ne veut pas dire est tu. D’ailleurs, la seule chose que cette jeune fille dira à sa mère, est "Ne me demande rien". Nous, nous savons hélas, parce qu’elle nous l’a dit, mais avec ses mots à elle, pudiques, incrédules, blessés, qui même en enfer, cherchent toujours à s’accrocher à la plus infime trace d’émerveillement, une étoile dans la nuit, un insecte sur le mur des supplices…

Comme une terre de beauté est devenue lieu de misère

Ce qu’on lit dans ce roman, c’est comment "une terre de beauté est devenue lieu de misère", on lit en lettres majuscules "j’étais une jeune fille autrefois". On lit le récit de l’enlèvement, la captivité, la violence inouïe, et la naissance d’un enfant né des viols, mais on découvre aussi la force de ces jeunes filles, on voit leur dignité, leur courage et leur capacité à sauvegarder leur humanité. En particulier chez la narratrice à qui on a tout enlevé mais qui garde cette chose précieuse, la compassion et même la joie soudaine, inattendue, interdite quand elle retrouve une camarade. Des sentiments qui n’ont plus cours là où elle est, et que d’autres ont perdu.

Edna O’Brien n’est pas n’importe qui, cette écrivain irlandaise de 88 ans a dû se battre pour exister. Dans les années 50 en Irlande c’était encore à bien des égards l’obscurantisme, tout était "Haram", "pêché". Etre une femme libre de ses choix, indépendante, écrivain se payait au prix fort. Elle aussi a été mise au ban de sa société et de sa famille, lapidée symboliquement, jugée impure. Et c’est fantastique que cette vieille dame des lettres ne l’ait pas oublié et qu’elle mette toute sa vigueur, son talent, sa notoriété, au service de ces jeunes femmes réduites au silence.

Eviter le piège du réalisme sordide

Ce serait trahir ces femmes, les réduire à des victimes. Elle prête sa voix à celles qui n’ont pas les mots pour décrire ce qui leur arrive parce qu’elles sont trop jeunes. C’eût été leur faire une violence de plus que d’employer des mots brutaux ou qu’elles ne connaissent pas. Elle part de là où ces lycéennes ont été arrachées, de l’école, de leur candeur et de l’amour qu’elles avaient pour les beaux mots de la poésie, des contes africains, de la nature.

La narratrice avait gagné un prix de poésie et c’est avec ces mots-là, dans une forme de réalisme magique, que cette jeune fille nous raconte sa tragédie. Sa fuite dans la forêt avec ce bébé qu’elle va devoir apprendre à aimer, son retour au village d’où on la chasse, mais aussi le havre de paix provisoire qu’elle trouve auprès de bergères nomades, dans une hutte. C’est un peu la fuite en Egypte mais nigériane. Ce roman à la puissance d’un chant, d’une parabole et en même temps la force d’une colère. Il convoque sans les nommer toutes les femmes martyrisées, réduites à des butins de guerre, depuis les Troyennes d’Euripide.

Et comme Edna O’Brien est une femme, elle accompagne son héroïne, avec tendresse, elle ne l’abandonne pas, elle la rend plus forte que ceux qui l’humilient et elle force le destin en la guidant sur une piste qui la fera sortir de la forêt pour la mener vers un abri sûr, paisible, avec des fleurs, des sourires, de la douceur et des enfants qui jouent. La fin est heureuse, farouchement, volontairement pour faire reculer les ténèbres face au triomphe de la vie.

***Girl d’Edna O’Brien parait chez Sabine Wespieser dans la traduction d’Aude de Saint-Loup et de Pierre-Emanuel Dauzat.***

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