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"Fleurs" de Marco Martella, petit traité de jardinage philosophique et d’art de vivre

Sophie Creuz nous présente un livre fleuri et de saison : "Fleurs" de Marco Martella, qui paraît chez Actes Sud.

C’est un petit livre merveilleux qui se déploie sous une couverture dessinée à la manière des motifs de papiers peints floraux de William Morris, ce designer anglais du XIXe qui prônait l’art du beau jusque dans les objets usuels de la vie la plus modeste. Le beau aide à vivre constatait-il, il permet de rendre habitable la modernité souvent si laide. Aux objets de la vie domestique, Marco Martella ajoute les jardins : il est historien des jardins, écrivain et jardinier. Ce qui l’intéresse, c’est la manière dont le jardin dialogue avec ses hôtes et comment il nous enseigne à vivre.

Marco Martella ne nous parle évidemment pas de ces gazons tondus comme des tables de billard et ces plantés de rangées de bégonias au garde-à-vous. Il nous entretient – c’est le cas de le dire – de jardins un peu sauvages, de domaines dans lesquels les plantes, les arbres, les insectes créent un monde vivant, en bonne intelligence, avec une harmonie que la main de l’homme ou de la femme, a su préserver ou enchanter.

Un traité de philosophie de vie

À travers les portraits et les rencontres que l’auteur a faites avec des personnalités vivantes ou disparues, qui parlent d’un jardin en particulier. Il ne s’agit pas ici d’ornement, mais d’un espace de verdure, tout bruissant encore dans la mémoire, et qui mérite d’être sauvé de l’oubli.

Il faut dire que Marco Martella manie aussi bien la plume que le sécateur, c’est-à-dire avec doigté – il laisse souffler le rêve, le mystère, pour que, entre les ramures, sous les frondaisons, mais aussi entre les lignes, surgissent le désordre créateur, le contre-productif, l’inattendu : toutes choses que notre époque abhorre et détruit.

Nous le suivons, comme s’il ouvrait pour nous le portillon du jardin de l’enfance, à la rencontre de ceux et celles qui ont su nouer des liens indéfectibles, de gratitude et de connivence, avec le lieu qu’ils ont créé ou qu’ils ont rendus à la vie sauvage.

Liberté de la nature dans le plus beau désordre

On lira ici l’extraordinaire relation que nouait la poétesse américaine Emily Dickinson avec son domaine, où elle vécut recluse mais heureuse, car tout ce qu’elle pouvait trouver dans le monde s’y trouvait, les livres et les fleurs. On lira aussi l’histoire extravagante d’un Robinson danois qui avait fui la propriété familiale où, enfant, il avait été très malheureux, angoissé par les rangs de tulipes au garde-à-vous, comme il devait l’être lui aussi, et qui n’y retourna qu’une fois ses parents décédés, pour rendre au parc sa liberté absolue de croître dans le plus beau désordre.

C’est d’ailleurs ce que recommandent aujourd’hui les paysagistes… Encore faut-il, comme le dit ici Gilles Clément, célèbre paysagiste, désapprendre les gestes qu’on leur a appris dans les écoles d’horticulture : éradiquer, élagueur, tuer, pourchasser, dominer. Mots insupportables, alors que laisser vivre des espèces qui modèlent le paysage en accord avec lui, est beaucoup plus doux à l’oreille et à l’œil. Voilà donc un petit livre qui nous enseigne l’art de vivre dans des lieux préservés, hors du monde, des lieux de résistance, de paix et d’émerveillements. Vous y trouverez des jardins qui sentent les agrumes ou le chèvrefeuille selon les latitudes ; des senteurs de paradis perdus et retrouvés, des havres à préserver en faisant nôtre leurs vertus. C’est ce à quoi nous enjoint ce petit livre. On y voit des plantes généreuses, qui cohabitent, se ressèment, se font de la place les unes les autres, s’épaulent et accueillent avec curiosité et sympathie, les graines venues d’ailleurs, que le vent a déposé sur leur terre.

"Fleurs" de Marco Martella parait chez Actes Sud dans la collection Un endroit où aller.

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