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"Des chocolats pour le directeur" de Slawomir Mrozek, des nouvelles qui parodient à merveille la vie de bureau

Sophie Creuz nous présente les nouvelles, pleines de drôleries, de Slawomir Mrozek, intitulées "Des chocolats pour le directeur".

De l’absurde grinçant jouissif

Slawomir Mrozek, né en 1930 et mort en 2013, est un des auteurs polonais les plus célèbres et les plus grinçants du XXe siècle. Il a écrit des romans, des nouvelles et des pièces de théâtre qui, dans les années soixante – septante, étaient beaucoup jouées, on les classait du côté de Beckett ou de Ionesco, dans le genre absurde mais avec une drôlerie inquiétante, quelque chose de noir sous la critique sociale, un peu à la Harold Pinter. On le joue beaucoup moins maintenant et pourtant, rien n’a changé ou si peu, et c’est pourquoi ce recueil de nouvelles que publient les éditions Noir sur blanc, réjouit.

Ces nouvelles ont été publiées en 1992 mais elles se réfèrent toutes à la bureaucratie polonaise sous le régime communiste. Nous qui avons affaire à l’administration, nous retrouvons, il faut bien le dire, tout à fait la logique quelquefois illogique, qui s’obstine et se mord la queue. C’est la vie de bureau que parodie en quelques lignes, une seule page parfois, Mrozek, avec un sens du portrait qu’il a acquis par une longue pratique du dessin de presse sous un régime totalitaire. Il ne lui faut que quelques traits, grossis souvent, pour extraire la substantifique moelle de la flagornerie à l’égard du sous-chef, de la prudente lâcheté et de l’entrain velléitaire à devancer l’ordre abscons.

Un univers kafkaïen revisité par Feydeau

C’est la bêtise à hauteur de la métaphysique. Ces courtes nouvelles ne sont pas toutes géniales, certaines ressemblent à des blagues de bistrot, mais celles qui sont réussies sont géniales. Elles dépassent de loin la vie de bureau dans une bourgade de province polonaise, elles sont la métaphore de tout abus de pouvoir, de toute réglementation, qui poussée par la force motrice de son illogisme, tourne sur son axe, selon le principe de la vis d’Archimède, pour s’enfoncer avec méthode, constance, obstination, rigueur, dans le fond du fond de la connerie magistrale. Qui fait autorité, évidemment. Vous voyez, cette incompétence revendiquée, cette vanité gonflée de mérites inutiles, cette flagornerie qui enfle plutôt que de déchoir.

C’est féroce, grotesque et d’une drôlerie pleine de sympathie, au fond, pour ces victimes d’un système qu’ils perpétuent avec docilité.

Le système et les institutions dans le viseur

Mrozek a été à bonne école, la bureaucratie polonaise sous régime communiste devait être un poème, et les satires de Mrozek qui apparaissaient dans la presse étaient une soupape de rire très appréciée par des citoyens qui ne pouvaient pas se plaindre. Il a dû s’exiler très tôt parce que son humour déplaisait en haut lieu. Pourtant dans ses nouvelles, le rire de Mrozek est bon enfant sous la dénonciation d’un univers kafkaïen revisité par Feydeau. Il est même moral, car que faire si on a reçu un pot-de-vin ? Le rendre ? Ce serait récompenser la malhonnêteté. Le cacher ? Ce serait mentir, mieux vaut donc l’empocher et invoquer quelque miracle si on vous interroge sur cette manne céleste.

Mrozek le fabuliste

Ce qui rend la satire sympathique, c’est que Mrozek a, au fond, de la tendresse pour ces gens, il n’est pas moraliste, il est fabuliste, il le sait, nous sommes tous peu ou prou serviles, lâches, de mauvaise foi, vaniteux, avec des petitesses, prêts à nous couper en quatre pour une bonne cause, surtout si cela peut nous rapporter quelque chose. Nous sommes tous les habitants d’un Royaume ou d’une République qui nous confrontent à nos limites et à l’absurde avec lequel il faut ruser. Des décisions mûrement réfléchies, on en connaît, des dépenses inutiles, aussi. Comme installer un ascenseur dans un immeuble sans étage, par exemple ? Les employés zélés de Mrozek ont le sens pratique, ils l’utilisent en descendant d’abord dans les caves avant de remonter. Il suffisait d’y penser.

Ces très courtes nouvelles sont impossibles à raconter, il faudrait les lire mais sachez qu’elles réjouissent souvent, soulagent et consolent de biens des maux, surtout en ce moment, et se dégustent, évidemment avec des cornichons au sel et un peu de vodka (avec modération).

"Des chocolats pour le directeur" de Slawomir Mrozek, paraît aux éditions Noir sur blanc.

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