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Contagions, le nouveau roman de Paolo Giordano, mis à disposition des lecteurs : "Je ne veux pas passer à côté de ce que la peur nous dévoile"

C’est un livre écrit dans l’urgence par Paolo Giordano, jeune écrivain italien qui a reçu le Prix Strega en 2008 pour son premier roman "La solitude des nombres premiers" (Point). Il avait 26 ans et se faisait l’écho des aspirations et des déceptions d’une adolescence qui, à la fois désire, et redoute de faire partie de cette société. "Dévorer le ciel", son dernier roman (Seuil), ne disait pas autre chose.

Il a le talent d’un décodeur sismique pour traduire l’énergie mais aussi la déroute des jeunes en particulier face à un monde qui ne ressemble pas à leurs idéaux.

Le confinement aiguise encore la plume de Paolo Giordano, inquiet, effaré comme tout le monde du cataclysme que connaissent le monde et son pays en particulier, mais il le met à profit pour observer et réfléchir. Observer notre déroute, la faillite d’un système, son arrogance, et réfléchir à ce qui se dessine sous le désastre. Notre attachement aux modes de vies simples, élémentaires, aux relations avec les autres dans un environnement préservé de la destruction, lui donne des raisons d’espérer de ce qui peut advenir, en nous invitant à redoubler de vigilance.

Il y a un mois, il écrivait : "Je n’ai pas peur de tomber malade. De quoi alors ? De tout ce que la contagion risque de changer. De découvrir que l’échafaudage de la civilisation que je connais est un château de cartes. J’ai peur de la table rase mais aussi de son contraire : que la peur passe en vain sans laisser de traces derrière elle." Et d’ajouter, "Je ne veux pas passer à côté de ce que la peur nous dévoile."

Lui qui aime tant le défi auquel nous soumettent les autres, dans nos choix de vie et notre manière de penser, doit bien constater que ce Covid-19 infecte nos relations de manière exponentielle comme dans un jeu de billard. "Réfléchissons !" Nous qui aimons tant "imposer notre rythme à la nature", nous en payons le prix. Jusqu’alors "des agents pathogènes se tenaient bien tranquillement dans leur niche." Ils y seraient restés si nous n’avions pas détruit leur abri naturel, les obligeants à migrer.

Ecrire permet à Paolo Giordano, comme dans une opération mathématique rassurante parce qu’elle a toujours une résolution, de poser tous les paradoxes auxquels nous sommes confrontés : libres mais assignés à résidence, seuls mais reliés à une collectivité. Là est une raison d’espérer : "dans la contagion, nous redevenons une communauté. C’est une chose que j’aimerais ne pas oublier, y compris quand tout sera terminé." Avec passion, esprit scientifique, références à l’appui, esprit de solidarité, y compris avec l’Afrique dont il se soucie, ces lignes appellent déjà au sursaut qui viendra, et qui devrait nous remettre à notre juste place : celle d’une espèce parmi d’autres. Et non plus la plus destructrice. Nous aussi sommes vulnérables, nous le voyons, ne l’oublions pas, nous dit-il. Vulnérables, nous le sommes de la même manière, à la contagion de la propagande. Souvenons-nous-en. Apprenons du virus ce qu’il peut nous apprendre : sa capacité d’adaptation, de mutation rapide, et tirons les leçons de notre fragilité et de notre responsabilité dans le dérèglement de l’écosystème.

Soucieux d’agir à son niveau, ce livre salutaire de Giordano est mis gracieusement à disposition sur le site du Seuil. Une partie des droits de ventes de l’édition papier, qui sortira dès que nous le pourrons aussi, sera versée aux services sanitaires et à la recherche pour un vaccin.