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CHRONIQUE LITTERAIRE - "La Mélodie" de Jim Crace

CHRONIQUE LITTERAIRE - "La Mélodie" de Jim Crace
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CHRONIQUE LITTERAIRE - "La Mélodie" de Jim Crace - © Tous droits réservés

Cette semaine, Sophie Creuz nous fredonne La Mélodie de Jim Crace, roman qui parait aux éditions Rivage.

Une chronique à écouter dans son intégralité ici.

Jim Crace, maître des allégories

Jim Crace est un auteur anglais qui a déjà beaucoup écrit et qui a souvent été primé pour cet art d'écrire des allégories qui nous parle, par détour, de notre modernité.

Par exemple, pour écrire Quarantaine, il part d'un épisode biblique - les quarante jours de Jésus dans le désert - pour évoquer, par des voies détournées, les retraites spirituelles dans le désert d'aujourd'hui, et la manière dont les plus malins monnaient ce qui en principe n'a pas de prix, la grotte et le silence. Et dans un autre roman formidable qui s'appelle Moisson, il brosse le portrait d'une société solidaire, des petits paysans au Moyen-Age, dont les liens vont exploser avec l'arrivée d'un grand propriétaire terrien, une multinationale avant l'heure, qui va les obliger à convertir leur agriculture à une monoculture pour son seul profit. Et à rompre avec la règle sacrée de l'hospitalier pour l'étranger nécessiteux. Ce sont des paraboles qui nous plongent dans un passé qui ressemble furieusement à ce que l'on connait et qui a peut-être des choses à nous dire.

"La Mélodie"

Nous sommes dans une de ces cités balnéaires anglaises tranquilles, avec leur kiosque à musique, ses villas en front de mer, ses parcs arborés, ses vedettes locales. Et parmi elle, Alfred, un vieux chanteur de charme, qui vit douillettement dans la routine de son veuvage. Sauf qu'une nuit, alors que ses poubelles sont renversées une fois de plus par les chats et chiens errants, il est agressé par un enfant nu et affamé. Tout à coup l'étrange surgit et ramène des enfants sauvages et une misère qu'on croyait oubliés depuis Dickens. Et le récit qui avait l'air de nous parler d'un quotidien vaguement ennuyeux dévie vers quelque chose de beaucoup plus dérangeant.

Alors qu'Alfred veut attirer l'attention sur cette créature sauvage venue du fond des âges, tous font semblant de ne pas la voir, de ne pas vouloir s'aventurer au-delà des limites agréables de leur cité tranquille. Ils ne s'aventurent pas non plus dans les quartiers délaissés et font comme si la pauvreté, repoussée hors du centre-ville n'existait pas. Oui, ils sont charitables puisqu'ils déversent leurs ordures aux abords des bois, pour que les miséreux fouillent leurs restes mais ils se félicitent que la nuit la police chasse les SDF et ferme les parcs qui font la fierté de leur ville. Une ville qui ressemble aux nôtres, avec des centres commerciaux proprets et sans âme, des coins de verdure domestiquée, une modernité sécurisée qui implique la perte de la nature sauvage, des liens entre les quartiers et la diversité sociale.

Un pamphlet sous forme de roman ?

Ce qui déroute dans ce roman, c'est la subtilité et c'est aussi que tout est dit sans l'être, l'histoire à l'air banale, un vieux chanteur s'apprête à donner un concert dans une bourgade assoupie, il fantasme vaguement sur sa belle-sœur. Et insidieusement le récit glisse vers ce qui jusque là faisait décor, qu'on ne voit pas et que tous l'acceptent, y compris Alfred qui va laisser son indignation s'assoupir, par lassitude ou aveuglement. Il va par exemple, se laisser convaincre que son intérêt est de vendre sa vieille villa à laquelle il tient plus que tout, pour un complexe immobilier, les bois seront rasés, les animaux délogés et les pauvres et bien on n'en parlera plus, ils disparaîtront du paysage urbain redessiné par des promoteurs immobiliers qui ont prévu à la place des taudis, des aires de pique-niques et de promenades.

Et tout cela est raconté par Jim Crace avec une douceur presque surannée. C'est ce qu'il veut nous dire : nous nous laissons distraire, charmé par un confort rassurant, sirupeux, une mélodie inoffensive, sans voir, comme le dit une jeune squatteuse délogée, au vieux chanteur: "ça va nous tombez dessus, et vous que faites-vous donc?" Rien, sinon nous nous adapter toujours à l'intolérable.

La Mélodie de Jim Crace traduit par Laetitia  Devaux, parait chez Rivages.

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