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Avec "Madame Hayat", Ahmet Altan brosse le portrait de la Turquie qu’il aime, un monde idéal en train de disparaître

Sophie Creuz nous présente "Madame Hayat", le premier roman de l’auteur Ahmet Altan, qui paraît chez Actes Sud.

C’est la rentrée pour tout le monde cette semaine, y compris pour les libraires qui doivent trouver de la place pour 555 romans français et étrangers ramenés dans le filet des éditeurs. De la surpêche car combien de livres passeront entre les mailles, avant même que nous n’ayons pu les lire ? C’est pourquoi Sophie Creuz a décidé de commencer d’emblée par le meilleur de ceux qu’elle a lus jusqu’à présent. Un roman qui d’ailleurs, d’une certaine manière, les contient tous.

Qui est Ahmet Altan ?

C’est un journaliste et un écrivain turc de haut vol que le régime d’Erdogan a condamné pour des motifs abscons, parce qu’on pouvait lire un "message subliminal" dans ses articles. Il a été condamné à perpétuité. Il a purgé six ans de prison avant d’être libéré en avril dernier, grâce sans doute à la pression internationale.

En prison, il avait composé un recueil de textes extraordinaires, publié par Actes Sud, qui paraît ces jours-ci en format poche chez Babel. Un livre qui a pour titre, terrible "Je ne reverrai plus le monde". Et pourtant, c’est une ode à l’existence, à la beauté du monde, à la culture, aux voyages. Un livre qui refuse de voir tout ce qui nie le merveilleux désordre créateur de l’existence.

Et il revient avec un roman qui, lui aussi, a été écrit en prison, et qui cette fois encore ne parle que de la vie et de l’amour. Hayat en turc, veut dire la vie. Madame Hayat est une quadragénaire flamboyante, tout en rondeurs et en sensualité, une femme qui a décidé de célébrer chaque instant pour en faire un moment de joie. Et celui qui nous la présente, le narrateur, qui tombe amoureux d’elle, c’est Fazil, un jeune homme de bonne famille, désargenté, étudiant en lettres, qui découvre avec cette femme populaire, beaucoup plus âgée que lui, un art de vivre plein de sagesse et de malice.

Un roman qui parle de notre monde à tous

Mais ce livre est aussi la quintessence de la littérature. Ahmet Altan, qui est un grand lettré, brosse au fond le portrait de la Turquie qu’il aime, un monde idéal en train de disparaître. Fazil, l’étudiant, vit en colocation avec des poètes, des idéalistes, des travestis au grand cœur, des émigrés chatoyants. Cette maison vibrionne de ses différences. Or, tout cela est en train de disparaître, on sent une normalisation qui menace, qui aplanit et gomme les débats d’idées, les utopies, les savoirs, tandis que la vertu religieuse, vertu toute relative, s’abat à coups de bâtons sur les femmes trop dévêtues, sur les intellectuels, sur les artistes, pour faire place au vide et aux arrangements véreux qui remodèlent la ville à leur profit en corrompant les êtres.

Ce qui est formidable avec ce roman, c’est qu’il nous parle autant de notre monde à nous, de l’obscurantisme sous toutes ses formes, religieux ou mercantile, qui au fond prône la même chose, un monde inculte, lisse, sans questionnement et sans âme.

Madame Hayat ne lit pas, elle regarde des documentaires animaliers à la télévision. La nature humaine est devenue pour elle sans surprise, au contraire de la vie des fourmis qui ont cette capacité à se réinventer en dépit des obstacles et de résister solidairement. Cette vie des fourmis permet à Ahmet Altan de convoquer notre Maeterlinck, dont se fiche pas mal Madame Hayat.

Au fond, ce roman turc est un roman très russe, avec de la passion amoureuse, des banqueroutes retentissantes, de la révolte, une effervescence intellectuelle portée par les grandes œuvres et par un appétit exaltant. C’est un livre d’une extraordinaire vitalité, d’une lucidité à la fois tragique et d’un humour d’une grande finesse, avec des dialogues étincelants et des personnages inoubliables. A commencer par Madame Hayat, cette femme généreuse faite pour le bonheur, qui incarne le refus de l’amertume, des compromis funestes et de la résignation.

"Madame Hayat" d’Ahmet Altan est paru hier, chez Actes Sud dans la traduction de Julien Lapeyre de Cabanes.

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