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"Autoportrait au piano russe" de Wolf Wondratschek, une déclaration d'amour pour la musique et d'effarement devant notre époque

"Autoportrait au piano russe" de Wolf Wondratschek, une déclaration d'amour pour la musique et d'effarement devant notre époque
"Autoportrait au piano russe" de Wolf Wondratschek, une déclaration d'amour pour la musique et d'effarement devant notre époque - © Tous droits réservés

Sophie Creuz nous parle de littérature… et de musique avec le roman de Wolf Wondratschek, Autoportrait au piano russe.

Voilà un livre étrange, provoquant, séduisant, mais aussi saoulant qui nous entraîne de Vienne à Odessa à la suite des souvenirs débridés d’un pianiste russe. Un pianiste inventé par cet auteur allemand de 75 ans - qui n’a encore jamais été traduit en français – et qui clame, entre rage et abandon, son amour de la musique et son effarement devant notre époque. C’est écrit comme une sonate qui se désosse, volontairement, de plus en plus. Le début est épatant, tenu, bien tempéré avec des fulgurances, des phrases que l’on souligne d’un "ah ! C’est formidable !", on se régale des emportements de ce vieux pianiste, de son amour pour Clara Haskil, de sa compréhension de Richter, on se reconnaît aussi dans cette irritation contre une virtuosité ou une perfection qui écrasent. Et on comprend que Wondratschek parle de lui derrière ce personnage qui lui ressemble, et qui n’est dupe de rien.

Après un début fulgurant, on se perd un peu

Mais rien que pour les cent premières pages, le bouquin vaut la peine. On y retrouve cette lucidité sans concession d’un Thomas Berhnard, la tendresse en plus, et la mélancolie et l’amour de la vie en plus. Qu’est devenu Vienne s’y demande-t-on sinon un Disneyland mozartien, sans mémoire, sans profondeur, sans arrière-cour dérobée ? Au point que le rêve de ce pianiste russe qui fut célèbre et qui se tient désormais loin de tout cela, son rêve est de devenir piano-bar à San Remo. Inconnu sous le soleil, avec au bras le souvenir de sa chère défunte qui avait une joie de vivre et un humour qui faisaient barrage à tout, aussi bien à l’exil, qu’à la grossièreté d’un public inculte, ou encore à la terreur stalinienne du temps de leur jeunesse.

Une mémoire qui se souvient

Un mémoire qui se dévide sans queue ni tête à une table de bistrot viennois où ce pianiste ne boit plus que de l’eau, sur ordre des médecins. Mais qui se souvient de l’ivresse des concerts et de sa jubilation à opposer aux obligations, soviétiques ou commerciales, une forme pianistique de résistance. Jadis en URSS, dit-il, les gens se privaient de pain pour acheter un billet de concert, l’art était une manière de résister au rouleau compresseur soviétique. Mais l’œil de Moscou dans la salle le surveillait, alors il jouait des compositions incompréhensibles, indéchiffrables pour le censeur. Et c’est un peu ce qu’il continue de faire dans ces pages à travers Wondratsckek, contre d’autres diktats littéraires et commerciaux d'aujourd’hui. Et il a des bouts de mélodies superbes qui ne durent qu’un instant comme des feux de Bengale, avec des sonorités brèves ou de longues méditations qui sautent d’un souvenir à l’autre. Il est aussi bien question d’une tête d’assassin dans du formol que de la recette des oignons confits, mais avec une maestria qu’on lui accorde. On comprend que ce testament philosophique s’oppose à la ligne claire, au tonitruant, au spectacle, et en particulier à cette manie qui l’insupporte de manifester bruyamment son enthousiasme en applaudissant à tout rompre sur la dernière note d’une sonate de Schubert, alors qu’il faudrait une reconnaissance silencieuse. Il raille tout autant le marketing, la starification de jeunes prodiges lancés comme des produits d’appels…

La musique comme la lecture, dit-il, n’est pas un événement social.

C’est un acte poétique qui permet à la pensée de s’égarer, de nourrir le souvenir, de se laisser porter par une couleur, de rêver par la fenêtre d’un appartement en désordre où s’entasse tout ce que vous aimez, ce qui a disparu, mais qui est toujours présent.

 

Et c’est ce que fait ce livre, dans un désordre mordant, frondeur, rieur et mélancolique, foutraque, qui convoque dans de longs monologues qui s’enchevêtrent, les plaisirs, la lucidité, l’amertume, l’ironie, l’enfance. Ecoutez plutôt cet extrait des 100 premières pages.

"Dans chaque note j’entends encore, lorsque j’entends de la musique, la pluie. Je n’ai donc jamais quitté mon village, pour ainsi dire, ni à Londres, ni à Paris, pas plus qu’à Vienne. Jamais sorti mes mains de mes poches de pantalon, même sur scène j’avais la sensation de faire ce que je faisais en cachette ; j’étais dans mon enfance, si loin fût-elle de moi ; trop loin pour vouloir à présent l’enchanter ; jouer du piano, en ce qui me concerne, cela n’a plus de sens."

Voilà, cela m’a fait penser à Radu Lupu lorsqu’il fichait de camp de scène sans saluer, pour rester dans la musique, conclut Sophie Creuz.

***Autoportrait au piano russe de Wolf Wondratschek, traduit de l’allemand par Julien Lapeyre de Cabanes, parait au Seuil***

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