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"Antigone à Molenbeek" de Stefan Hertmans, les portes de Thèbes du côté de la porte de Ninove

"Antigone à Molenbeek" de Stefan Hertmans, les portes de Thèbes du côté de la porte de Ninove
"Antigone à Molenbeek" de Stefan Hertmans, les portes de Thèbes du côté de la porte de Ninove - © Tous droits réservés

Sophie Creuz nous présente Antigone à Molenbeek de Stefan Hertmans.

Je suggère à tous les professeurs de français de faire lire "Antigone à Molenbeek" à leurs élèves, qui verront la force du mythe quand il transforme un personnage de fiction en sujet actif.

Sophie Creuz

Stefan Hertmans est un de nos tout grands écrivains de langue néerlandaise.

C’est l’auteur de "Guerre et Térébenthine" et son dernier roman, "Le cœur converti" vient de paraître en poche, dans la collection Folio. Et c’est un livre essentiel. Par sa forme et sa profonde empathie, il rapproche de nous une jeune femme persécutée au temps des Croisades par l’intolérance religieuse, qui prétend gouverner sa liberté et ses choix. Stefan Hertman a reparcouru la route de l’exil forcé de cette jeune chrétienne menacée de mort pour son amour sacrilège pour un Juif. C’est une histoire vraie qu’il a retrouvée et sortie de l’oubli, pour remettre en lumière le courage, le martyr d’une innocente, coupable d’avoir aimé.

Et avec "Antigone à Molenbeek", il retrouve une autre jeune fille, victime elle aussi, moins du destin que des hommes qui se substituent à lui.

Un mythe grec aux portes de Bruxelles

Dans ce roman, les portes de Thèbes sont du côté de la porte de Ninove ! Il a écrit ce texte, qui se situe entre le monologue, le dialogue théâtral et le poème, au lendemain des attentats qui ont frappé Bruxelles.

Chez Hertmans, Antigone s’appelle Nouria, une jeune étudiante en droit de l’ULB dont le frère s’est radicalisé et est parti en Syrie, où il est mort. On a rapatrié ses restes dans un sac en plastique qui est quelque part dans les chambres froides de l’Institut médico-légal. Et comme dans la tragédie grecque, elle demande qu’on lui rende le corps, pour pouvoir l’enterrer, ce qui lui est refusé par l’autorité, un commissaire de police de son quartier qu’elle connaît depuis l’enfance et qui ne s’appelle pas Créon, comme chez Sophocle, mais Crénom.

Crénom, c’est une expression populaire de chez nous. Mais ce nom familier, sous un ton patelin, sous ses airs bonhommes, revêt une grande violence, ordinaire celle-là, qui est une fin de non-recevoir. Son inflexion paternaliste renvoie Nouria à ses études, sous le couvert du bon sens. "Allez, reviens la semaine prochaine ma petite Nouria, on va voir ce qu’on peut faire, et si on ne voit rien, alors, on verra." Réponse typique de l’administration, une nonchalance, une impuissance, un déni érigé en système, et qui à son tour alimente la rage, la haine et un sentiment d’injustice.

Stefan Hertmans écrit dans un style volontairement proche de nous, banal en apparence bien que très écrit, et qui alterne ces dialogues qui rappellent les téléfilms policiers, avec la voix intérieure et profonde de Nouria. Il l’a écrit parce qu’il a été interpellé par le fait que des maires Français refusaient d’inhumer les terroristes tués dans les attentats.

Sentiment d’injustice

Les autorités compétentes, comme on dit, renvoient Nouria avec supériorité à ses origines. "Dis on n’est pas au désert ici", alors qu’elle est née en Belgique et qu’elle en appelle simplement aux lois universelles d’humanité, d’éthique, de dignité, plus grandes que la raison d’Etat. Et à l’amour d’une sœur pour son frère, fut-il un monstre. Et on lui répond : "Allez, tu vas rentrer chez toi, cesser de pleurer sur un type qui entraîne les autres dans la mort ; tu es trop gentille Nouria, fais attention à toi, d’accord ? Et le bonjour à ton papa."

Alors, ramener la force de la tragédie grecque dans les locaux décrépis d’un bureau de police belge, avec une Antigone de chez nous, nous éclaire sur la force de chacun à un moment donné de dire "Non". Non, quand l’Etat manque de justice et d’humanité et n’est pas à la hauteur de ce qu’il prétend incarner.

Nouria est comme ces jeunes filles partout dans le monde qui s’opposent, posément, aux dérives des puissants, souvent des vieux barbons phallocrates. Antigone est bien vivante, la preuve, c’est que depuis Sophocle on ne cesse de la réécrire, et celle-ci est pour notre temps, dans notre langue, notre culture, et vient s’ajouter à celle d’Anouilh, de Brecht, d’Henri Bauchau, d’Anne Carson tout récemment aussi, sans rien perdre de sa dimension, de sa pertinence et son urgence. Sophie Creuz suggère à tous les profs de français de faire lire "Antigone à Molenbeek" à leurs élèves qui verront la force du mythe quand il transforme un personnage de fiction en sujet actif.

***Antigone à Molenbeek de Stefan Hertmans parait au Castor Astral dans la traduction d’Emmanuelle Tardif***

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