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"Alexandria" de Quentin Jardon : l'épopée technologique de l'effrayant royaume d'Internet

Sophie Creuz nous présente un récit sous forme d’enquête, Alexandria du journaliste Quentin Jardon. 

Un récit sous forme d’enquête au royaume effrayant de l’Internet

L’auteur de ce récit est journaliste et il compose un journal d’enquête au royaume effrayant de l’Internet. Ou du moins d’un épisode qui nous touche de près. Est-il besoin de le rappeler ? Les Gafa, comme on les appelle, Amazon, Facebook, Tweeter exercent un pouvoir gigantesque, savent tout de nous, contrôlent nos goûts et nos comportements, qu’ils créent ou manipulent au besoin : on l’a vu encore dernièrement chez nous avec cette victoire du Vlaams Belang largement téléguidée par les réseaux sociaux. Point n’est besoin non plus de rappeler que ces sociétés du Big Data engrangent des profits colossaux. Mais saviez-vous que le Web à son origine, il y a 25 ans, avait été imaginé par un Anglais et un Belge avec un tout autre idéal et dans un autre esprit ? L’Anglais seul est resté associé aux fonds baptismaux du WWW, World Wide Web, il s’agit de Tim Berners-Lee, alors qu’au départ il était associé à un Belge.

Alexandria est le premier récit de Quentin Jardon, cofondateur du magazine politique "Wilfried" et ancien rédacteur en chef de feu la revue "24h01". Et c’est avec l’enthousiasme, le sérieux, la sympathie communicative et un ton irrésistible qu’il nous emporte dans cette tentative d’approche de l’ingénieur informaticien Belge oublié. Il avait très envie de rencontrer Robert Caillau qui au début des années 90 met au point avec son collège anglais, un système d’information partagée, de navigation et de liens, d’onglets informatiques, conçus dans une cave du Cern à Genève, plus connu pour son accélérateur de particules. Il voulait rencontrer ce visionnaire, aujourd’hui retraité, mais l’ennui c’est que Robert Caillau ne veut plus du tout parler de ça.

Un rêve devenu cauchemar

Le pire étant arrivé, il préfère s’attacher à défendre ce qui peut l’être encore, l’environnement par exemple. Le pire, c’est-à-dire la manipulation de l’opinion, les profits éhontés, une forme d’obscurantisme électronique, celui qu’avait imaginé George Orwell dans "1984", à savoir une emprise des esprits par la machine, qu’on nous vend et nous vante comme étant celle d’une démocratie directe de l’expression populaire, pour le meilleur, mais nous le voyons de plus en plus, surtout pour le pire. Or à l’origine Robert Caillau et Tim Berners-Lee rêvaient d’augmenter le savoir, de faire circuler l’intelligence réelle, celle-là, non pas artificielle, en mettant leurs voies de circulations numériques à disposition de tous, chacun pouvant améliorer le système pour nourrir une bibliothèque géante — d’où le nom d’Alexandria en référence à la bibliothèque d’Alexandrie. On sait comment cette bibliothèque a fini, incendiée par des barbares, et si Internet sert à instruire il est utilisé aussi pour attiser les haines, désinformer, voire abêtir. Voilà pourquoi notre inventeur ne veut plus parler de ce rêve devenu cauchemar.

Quentin Jardon retrace l’étonnante aventure de cette découverte européenne, au départ, améliorée par des jeunes génies informatiques américains puis récupérée par des gens qui ont su trouver les moyens de le développer et sont devenus milliardaires. Alors que l’idée de départ était d’en faire don au public. C’est un des aspects passionnants de ce reportage à la Tintin. A l’heure où l’Europe se cherche une identité propre face aux Etats-Unis, à la Chine, à la Russie, nous rencontrons dans ces pages deux hommes, pétris de l’idéal grec et de celui des Lumières, de la démocratie pluraliste et nous voyons comment ils se sont fait balayer ou récupérer par ceux qui ont mis les moyens et développés les possibilités commerciales du Web.

Ce qui devait libérer le savoir universel nous a finalement enchaînés à Google que nous consultons, sans même plus réfléchir. Et on oublie que chaque fois que nous nous connectons cela équivaut à une consommation d’énergie insensée pour la planète. Et tout ça pour visionner des vidéos de chats ou des potins sur les stars… Quentin Jardon montre que si nos élus à l’Europe avaient été visionnaires et avaient compris l’enjeu énorme de la mise en réseaux du Web, et avaient aidé nos deux inventeurs, il ne serait pas aujourd’hui entièrement aux mains des Steve Jobs, Zuckerberg, Jeff Bezos et autres Bill Gates américains. C’est avec passion que Quentin Jardon raconte cette épopée d’une technologie qui était pleine de promesses, qui a aujourd’hui un goût amer. Alors, chers auditeurs, ne téléchargez surtout pas ce livre sur vos tablettes mais lisez-le sur du bon vieux papier recyclé, si temps est qu’il l’est…

***Alexandria de Quentin Jardon parait chez Gallimard et ce mercredi soir vous une rencontre avec l’auteur sera animée par Sophie Creuz à la Librairie Graffiti à Waterloo***

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