A la limite

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Quand les ordinateurs se font compositeurs, à la découverte des musiques algorithmiques

Au lieu de briller comme des chefs-d’œuvre, il est des musiques de facture canonique mais d’une confection ouvertement artificielle. Dans l’émission À la limite, on explore des musiques qui arrivent à ressembler à des œuvres du grand répertoire au bout de calculs et de manipulations algorithmiques, depuis que l’idée d’intelligence artificielle s’est fait jour en 1956 jusqu’à aujourd’hui.

L’histoire de la musique algorithmique débute en 1956 : c’est à cette année que la première œuvre composée par un ordinateur voit le jour au sein de l’Université de l’Illinois. Il s’agit d’un quatuor à cordes, composé à l’initiative de deux compositeurs-informaticiens, Lejaren Hiller et Léonard Issacson. Cette œuvre, baptisée Illiac Suite, du nom de l’ordinateur utilisé par les deux scientifiques, a ouvert la porte à diverses expérimentations de musique assistée par ordinateur.

David Cope, le pionnier de la musique algorithmique

Véritable pionnier de la musique algorithmique, le professeur David Cope est un musicien, compositeur et scientifique américain qui, dans les années 80, a développé un logiciel d’intelligence artificielle, dont le processus s’apparente à du "machine learning", qui permet de composer un morceau de musique en s’inspirant d’un style préexistant sans pour autant reprendre des éléments de musique préexistants.

Le logiciel surnommé EMI – pour Experiments in Musical Intelligence – (et prononcé Emmy) a été créé par Cope alors que ce dernier devait honorer la commande d’un opéra. Se retrouvant face à une panne d’inspiration, le compositeur américain a alors développé un logiciel qui pourrait composer l’opéra à sa place. David Cope a ainsi créé une base de données musicale dans laquelle le logiciel devait s’inspirer pour créer une composition fidèle au style général, mais sans reprendre d’éléments préexistants. Il a donc entré dans ce logiciel plusieurs de ses partitions pour que la machine puisse combiner les différentes donner pour composer une œuvre "dans le style de David Cope".

Et si cela fonctionnait pour des partitions qu’il avait lui-même écrites, cela pouvait également fonctionner avec les grands compositeurs du répertoire. Ainsi, EMI a composé des œuvres en s’inspirant du style de Bach, Chopin ou encore Vivaldi, Mahler et Beethoven.

Il a notamment fait faire à Emmy une variation du Clavier bien tempéré de Bach, en le titrant Le clavier bien programmé.

C’est ainsi que David Cope a développé son logiciel, qu’il améliore sans cesse depuis les années 80 afin qu’Emmy se perfectionne et puisse composer des œuvres dans le style de différents compositeurs.

David Cope a eu du mal à trouver une maison d’édition qui veuille bien publier ses enregistrements. Ce sont finalement les disques Centaur Records qui vont accepter de publier les enregistrements et permettre à David Cope de trouver des interprètes – en chair et en os – pour ces enregistrements, composés par EMI, qui est devenue au fil des années l’intelligence artificielle Emily Howell. C’est d’ailleurs sous ce nom d’Emily Howell que les œuvres de l’intelligence artificielle ont été édités, sous deux albums, le premier sorti en 2009 et le second en 2012. En 1997, David Cope publie sous son nom propre l’album Virtual Mozart, qui comprend une symphonie complète dans le style de Mozart qui a été jouée au festival baroque de Santa Cruz en 1997.

Un style imitable par ordinateur est-il un style moins méritant ?

En 1997, le Professeur théoricien spécialisé dans l’intelligence artificielle Douglas Hofstadter, de l’Université de l’Oregon, a organisé une forme de test de Turing musical. Il a invité un public de mélomanes avertis qui a assisté à un récital un peu particulier : la pianiste Winifred Kerner a interprété trois œuvres musicales, une composée par Bach, une autre composée dans le style de Bach par le professeur de théorie musicale Steve Larson et enfin une troisième composée par le logiciel Emmy de David Cope. Après avoir écouté les trois œuvres, l’audience devait déterminer qui avait composé chaque œuvre. Et le résultat est plus que troublant : le public a désigné l’œuvre composée par Emmy comme étant la pièce de Bach. Plus étonnant encore, l’œuvre composée par Steve Larson a été désignée par l’assistance comme étant celle composée par l’ordinateur, au grand désarroi de Larson.

Depuis des années, l’utilisation de l’intelligence artificielle dans le processus créatif – que ce soit en musique ou en art plastique par exemple – pose de nombreuses questions, de légitimité par exemple, mais aussi sur la représentation du créateur et de l’œuvre d’art : Peut-on encore qualifier d’art une œuvre qui a été réalisée sur base d’algorithmes par une intelligence artificielle ? Une Intelligence Artificielle peut-elle remplacer un compositeur ?

Et l’expérience menée par Douglas Hofstadter est d’autant plus troublante qu’elle montre qu’un public de mélomanes avertis peut se laisser berner par un ordinateur. Alors, à part la signature du compositeur, que manque-t-il formellement aux œuvres composées par des logiciels comme Emmy pour être conforme aux pièces originales desquelles s’inspirent les algorithmes ? Une part d’âme insufflée par l’être humain, une pointe d’originalité ? C’est l’une des nombreuses questions que soulève ce pan de la musique que représente la musique algorithmique.

Continuez votre exploration de cet univers où les notes se confondent aux algorithmes dans l’émission A la limite, ci-dessous.

Vous avez aimé cet article ? Alors vous aimerez également l’émission "À la limite".

Cet article est tiré de l’émission "À la limite" produite par la Radio-Télévision Suisse (RTS), diffusée tout cet été sur Musiq3. Elle part aux confins de la grande musique pour venir au secours des œuvres délaissées par les têtes de gondole. Elle est aussi l’occasion d’écouter des morceaux qu’on ne retrouve pas dans les compilations de musique classique, faute d’avoir été consacrés "chefs-d’œuvre absolus".

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