Un dimanche comme un autre à Crupet

Quentin Dujardin face à la police
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Quentin Dujardin face à la police - © RTBF

Un dimanche comme il y en a tant dans l’année. Un dimanche comme il y en a chaque semaine. Nous sommes à Crupet. C’est joli, Crupet. C’est dans le Namurois. On y trouve des champs, des vaches, des herbages, un donjon, un clocher et – sous ce clocher – une église.

Un musicien a choisi ce cadre verdoyant pour faire une démonstration. Le musicien – vous en avez sans doute déjà entendu parler – c’est Quentin Dujardin. Sa démonstration est un appel à l’aide. Car selon les règles relatives à la protection des personnes en temps de Coronavirus et au nom de l’éradication de celui-ci, il a été demandé aux musiciens de ne plus faire de musique. Ah si ! ils peuvent faire de la musique chez eux. Dans l’intimité de leur foyer, pour leur chat Ronron ; ça, ils peuvent. Ils ont aussi le droit de faire de la musique pour eux-mêmes. De chantonner in petto, mais pas trop fort, sinon ça fait aérosol, et c’est la catastrophe. Ils peuvent chanter sous leur douche, si vraiment ils y tiennent.

Ce qu’ils ne peuvent plus faire donc, ça ne vous aura pas échappé, c’est se produire en public. Ça, c’est non. Par contre, ce qui est permis – et ça n’a pas échappé à Quentin Dujardin – c’est de se réunir par groupe de quinze dans un lieu de culte. On peut aussi, se réunir par centaines dans un avion. Ou s’agglutiner à la caisse du GB, pour acheter une dinde truffée. Mais se réunir à quinze pour écouter un musicien, même en se lavant les mains, même en suivant un parcours balisé, même en se tenant à dix mètres de distance, même en portant sept masques FFP2 empilés les uns sur les autres sur le sommet de son nez, ça ce n’est pas permis.

En démocratie et – surtout – en temps de crise, l’être humain est capable de résilience et de sacrifice. Les artistes nous l’ont prouvé : en dix mois d’arrêt d’activités, ils se sont tenus tranquilles. Non que ça ne les démangeait pas de secouer le cocotier pour qu’en tombent les noix de la libération, mais ils sont possédés de cette conscience supérieure de l’intérêt collectif face à l’épidémie. Alors ils se sont tus. Ce qu’ils supportent moins, en revanche, surtout en temps de crise, c’est l’absurdité. L’absurdité de pouvoir se réunir dans une église pour prier, mais pas pour écouter de la musique. C’est pourtant une démarche cousine, la musique, elle aussi vise à l’élévation des âmes et à l’aiguisage des consciences. Et ce n’est pas parce que l’on prononce des paroles de dévotion – malgré le respect immense qu’on a pour la dévotion – qu’on est immunisé contre un virus qui bondirait sur l’assistance.

Quentin Dujardin avait donc prévu qu’il ferait cette démonstration : dans une église où le dimanche peuvent venir quinze personnes, il réunirait – précisément – quinze personnes, mais au lieu de lire l’épître de Saint Paul aux Corinthiens, il jouerait de la musique, masqué et rigoureusement désinfecté. Comme c’est une démonstration, il avait prévenu tout le monde, si bien qu’il ne fallut personne pour le dénoncer à la police, vu qu’elle était au courant. Et que fit-elle, donc, la police ? Elle se présenta au lieu-dit et pria le contrevenant de bien vouloir quitter les lieux. Il est à noter qu’elle le fit apparemment sans violence, mais sans oublier non plus de relever l’identité des personnes en présence, afin que celles-ci puissent écoper de l’amende que leur folle audace leur vaudra.

Alors ce matin, on ne criera pas au scandale, car nous sommes fatigués de crier. On se contentera de relater les faits, qui ont été documentés, laissant à chacun le soin d’examiner le paradoxe et de se demander s’il est bien raisonnable qu’il soit autorisé de communier dans la foi, mais pas dans l’art. Pour nous, c’est une question philosophique, qu’on examinera peut-être entre deux tartines. Pour les artistes par contre, c’est une question de vie ou de mort.

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