La folle histoire de l'adagio d'Albinoni

Tomaso Albinoni, le compositeur célèbre pour une œuvre qu’il n’a pas composée

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Nous allons vous poser une devinette : qui a composé l’adagio d’Albinoni ? Nous vous voyons venir, non ce n’est pas une blague, ni un dérivé de la devinette du cheval blanc de Napoléon. Parce que, contrairement à cette dernière, il y a bien un piège dans cette devinette d’Albinoni. Car ce n’est pas Albinoni qui a composé l’adagio d’Albinoni. Intrigant non ? On vous en dit plus dans ce long format.

En ce mardi 8 juin, nous célébrons les 350 ans du compositeur vénitien Tomaso Albinoni. Ce compositeur a la particularité d’être connu pour quelque chose qu’il n’a pas écrit. En effet, encore aujourd’hui, il est crédité d’un certain Adagio, poignant certes, mais qui n’est donc pas une œuvre du XVIIIe siècle mais bien du XXe siècle.

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Tomaso Albinoni, Vénitien dilettante

Tomaso Albinoni est un compositeur et violoniste vénitien qui a vécu entre le XVIIe et XVIIIe siècle. Issu d’une famille très aisée de marchands de papier, Albinoni n’avait aucune préoccupation financière et pratiquait donc la musique pour le plaisir sans aucune pression. D’ailleurs, en tant qu’aîné de la famille, il était destiné à reprendre l’affaire familiale. Pourtant, à la mort de son père en 1709, Tomaso abandonne la gestion de l’entreprise familiale à ses deux jeunes frères afin de pouvoir s’adonner pleinement à sa passion pour la musique.

Albinoni présente un peu le même profil que son contemporain Benedetto Marcello ; ils ont d’ailleurs probablement dû se croiser. Si Albinoni se faisait appeler "Il Dilettanto Veneto" (Le Vénitien dilettante), Marcello avait lui choisi le surnom de "Patrizio Veneto" (Le Patricien vénitien).

Le violon est vraiment l’instrument-roi dans la Venise du début du XVIIIe siècle. Partout, on en fabrique, partout on en joue, partout on compose pour cet instrument, parfois même en imaginant des Concertos pour deux violons. Tomaso ne fait pas exception et compose donc beaucoup pour cet instrument, qu’il pratique également.

Une grande partie de l’œuvre d’Albinoni a été perdue lors des bombardements de Dresde en 1945, et parmi ces grandes pertes, il y a tout le pan "opéra" de la production d’Albinoni. Il faut savoir qu’il avait composé pas moins de 80 opéras dont certainement les neuf dixièmes sont partis en fumée. Ses œuvres instrumentales consistent principalement en des sonates, des concertos et des sinfonias pour divers instruments. Bach a basé quatre de ses propres fugues pour clavier sur des thèmes composés par Albinoni.

Parmi les œuvres du compositeur vénitien qui sont parvenus jusqu’à nous, il en est une qui est remarquable à plus d’un titre, c’est bien entendu le fameux adagio en sol mineur. Et l’histoire de cette œuvre vaut le détour.

Quand la passion d'un homme ressuscite un compositeur

Remo Giazotto et Albinoni

Remo Giazotto © Tous droits réservés

L’adagio d’Albinoni est l’une des œuvres les plus populaires du répertoire "baroque", notamment grâce à son utilisation dans de nombreux films, pour marquer une atmosphère dramatique ou triste d’une scène. Cet adagio en sol mineur est communément connu sous le nom d’Adagio d’Albinoni. Et pourtant, l’œuvre n’a aucunement été composée par le compositeur vénitien au XVIIe-XVIIIe siècle : elle est l’œuvre du musicologue, et spécialiste d’Albinoni, Remo Giazotto, qui a écrit cette pièce dans les années 1950.

Fouilles et recherches à Dresde

Au XXe siècle, la Bibliothèque de Dresde, en Allemagne, abritait quelque 70 partitions originales de Tomaso Albinoni. Un petit trésor précieusement conservé jusqu’à la nuit du 13 février 1945, où les alliés ont bombardé la ville allemande, semant la mort et la destruction sur leur passage.

Parmi les bâtiments détruits, se trouve la Bibliothèque de Dresde, ainsi que tous les manuscrits qu’elle renfermait, dont les 70 œuvres d’Albinoni. Une nouvelle terrible pour le musicologue Remo Giazotto, spécialiste et biographe du compositeur vénitien. Refusant de croire à la disparition de ce précieux patrimoine, Giazotto décide de partir à Dresde pour aller fouiller les ruines de la Bibliothèque réduite en cendres, dans l’espoir de retrouver des bouts de partitions du compositeur vénitien.

Malgré une fouille approfondie, qui lui permettra de retrouver la salle des archives, impossible pour Giazotto de retrouver les manuscrits. Et c’est là que les frontières entre la fiction et la réalité deviennent poreuses. Une fois rentré chez lui, Giazotto annonce qu’il a réussi, à force de recherche et de détermination, à retrouver dans les ruines de la bibliothèque de Dresde un fragment d’une œuvre pour violon écrite de la main d’Albinoni. Sur ce fragment se trouvaient, selon les dires de Giazotto, uniquement quelques notes et une ligne de basse chiffrée. Remo Giazotto a alors écrit le fameux adagio en sol mineur sur base de ce fameux fragment, pièce publiée en 1958 aux éditions Ricordi de Milan, sous le titre "Adagio en sol mineur sur deux extraits thématiques et une basse chiffrée de Tomaso Albinoni par Remo Giazzotto". Ainsi, dès la parution de l’œuvre, le nom de son compositeur n’est pas caché, c’est bien Remo Giazotto qui a composé l’Adagio, qui a ensuite été nommé Adagio Albinoni. Une manière pour le musicologue de redonner vie et surtout une visibilité au compositeur qu’il admirait.

Et force est de constater que ce fut payant, puisque c’est cette pièce qui va révéler au grand jour le compositeur et son œuvre.

Adagio d’Albinoni, Adagio de Giazotto

Dès la parution de l’œuvre en 1958, sa paternité est clairement annoncée : c’est bien Giazotto qui a composé cet adagio, cela ne fait aucun doute. Là où le doute subsiste – et subsistera sans doute encore – c’est "la part d’Albinoni" qu’on peut retrouver dans cette composition.

Giazotto, voulant mettre en lumière ce compositeur jusqu’alors oublié, a toujours affirmé avoir trouvé dans les ruines de la Bibliothèque de Dresde un fragment de partition écrite par le compositeur vénitien. Oui mais voilà, à part Giazotto, personne d’autre a pu voir ce fameux fragment, qui reste aujourd’hui introuvable. Nous ne pouvons donc nous baser que sur la bonne foi de Giazotto, qui devait être effondré par la perte immense des partitions originales d’Albinoni et qui semblait déterminer à faire revivre ce compositeur qu’il admirait tant.

C’est ainsi que le compositeur de l’une des œuvres les plus connues du répertoire classique, utilisées dans de nombreux films, est décédé dans l’anonymat en 1998, sans jamais dévoiler les sources sur lesquelles il aurait composé l’Adagio. Preuve de l’amour et de l’admiration qu’il vouait à ce compositeur dilettante, qui lui doit aujourd’hui sa renommée.

L’adagio d’Albinoni au cinéma et en chanson

Comme l’explique Augustin Lefebvre dans son podcast Retour vers le classique, l’Adagio d’Albinoni a été utilisé dans de nombreux films, pour accentuer la tristesse et le côté dramatique d’une scène. C’est ce que l’on voit, par exemple, dans Le Procès d’Orson Welles en 1962, dans La Rage de Pasolini, dans Rollerball, film de science-fiction qui invente un sport ultra-violent ; dans le film de guerre Gallipolli et plus récemment dans le drame Manchester by the sea. Le thème de l’œuvre a également été fortement repris dans la chanson, notamment chez Tino Rossi, Nana Mouskouri, Mireille Mathieu, Lara Fabian ou encore les Doors, dans An American Prayer.

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Et on ne pouvait pas vous laisser sans parler d’une autre évocation de l’Adagio d’Albinoni au cinéma : la mention de l’œuvre par Jean-Claude Dusse, dans Les Bronzés, lorsqu’il évoque sa rupture avec une femme et sa tentative, infructueuse, de suicide.