Alessandro et Domenico Scarlatti

Pérégrinations à Rome

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Dans son émission Voyages, Axelle Thiry nous propose d’accompagner Alessandro et Domenico Scarlatti dans leurs séjours à Rome.

Alessandro est le père de Domenico et aujourd’hui encore, si l’on prononce le nom de Scarlatti, c’est souvent à Domenico que l’on pense. Alessandro a pourtant joué un rôle très important dans le développement du langage théâtral. Il est considéré comme un des révélateurs de l’opéra et de la cantate. Et Domenico est l’auteur d’une œuvre magistrale pour le clavecin, il a composé pas moins de 550 sonates ! Je vous propose d’ouvrir cette émission avec une œuvre de la plume de Scarlatti. Oui, mais lequel ? Alessandro ou Domenico ? Il semblerait qu’elle soit du père. Mais dans ce cas, la paternité de l’œuvre n’est pas certaine.

Mon fils est un aigle dont les ailes ont poussé. Il ne faut pas qu’il reste au nid à ne rien faire et, moi, je ne dois pas l’empêcher de voler.

Claude Debussy était fasciné par la vitalité d’Alessandro Scarlatti. Il confie : "Alessandro Scarlatti est tout à fait stupéfiant par le nombre et la diversité des œuvres qu’il écrivit. On croit rêver quand on constate que né en 1659, il avait écrit vers 1715 plus de six cents opéras sans compter tout ce qui peut s’écrire en musique. Seigneur ! Que cet homme devait être doué, et où pouvait-il prendre le temps de vivre ? Je ne sais pas comment il trouva le temps d’avoir un fils et d’en faire un claveciniste distingué. Il est encore goûté à notre époque sous le nom de Domenico Scarlatti."

Alessandro, l’impulsion de l’art lyrique à Rome

Alessandro Scarlatti naît à Palerme le 2 mai 1660. La ville est alors sous la domination espagnole. Elle a ses académies et sa Chapelle. Alessandro Scarlatti quitte probablement Palerme vers l’âge de 12 ans, pour gagner Rome.

Il se plonge dans la vie musicale romaine. En 1671, le théâtre Tordinona ouvre ses portes. C’est le premier théâtre public de Rome. Il est inauguré par la reine Christine de Suède. C’est une souveraine un peu excentrique, libre d’esprit et de mœurs, amie des lettres et des arts. Elle anime une vie intellectuelle et artistique d’une grande richesse. Scarlatti va donner une grande impulsion à l’art lyrique dans une ville qui a un goût frénétique pour l’opéra. Quand il a 18 ans, Alessandro Scarlatti épouse Antonia Anzalone. Ils auront dix enfants.

Scarlatti est aussi un voyageur infatigable, qui passe d’une ville italienne à l’autre. Sa carrière se déroule surtout entre Rome et Naples mais il séjourne aussi à Florence et à Venise. Scarlatti cherchait sans doute aussi des sources de revenus pour assurer l’entretien de sa nombreuse famille. Rome est alors l’un des plus prestigieux foyers musicaux de la péninsule italienne et l’un des centres artistiques les plus vivants et féconds de l’Europe.

Alessandro Scarlatti, l’Orphée italien

On appelle Alessandro Scarlatti l’Orphée italien. Il a composé environ 800 cantates, au rythme parfois, d’une par jour. Nombre d’entre elles sont, malheureusement, aujourd’hui perdues. Et les manuscrits qui restent sont dispersés dans le monde entier.

C’est à Rome qu’Alessandro Scarlatti fait ses débuts à l’opéra en 1679, durant le carnaval, il fait jouer son premier ouvrage lyrique, Gli Equivoci nel sembiante. L’œuvre de Scarlatti remporte un très grand succès. La reine Christine de Suède est si enthousiaste qu’elle le nomme maître de sa chapelle. A l’âge de 23 ans, Alessandro Scarlatti rejoint la baie de Naples, en 1683. Il deviendra maître de chapelle du vice-roi de Naples. Il obtient aussi la direction du teatro San Bartolomeo, une des salles les plus prestigieuses de la ville.

Scarlatti va non seulement faire de Naples un centre d’opéra indépendant, mais il va moderniser l’opéra napolitain et le porter à un niveau international.

Domenico Scarlatti, enfant prodige

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1685. C’est une année des plus heureuses puisqu’elle voit naître Bach, Haendel, et Domenico Scarlatti… Il est le sixième enfant d’Alessandro Scarlatti qui lui transmet son amour et sa science de la musique. Domenico y ajoute l’étincelle de son génie propre.

En 1701, Domenico Scarlatti n’a pas encore 17 ans mais il est déjà nommé organiste et compositeur de la chapelle royale. Tout va donc très bien ! Mais son père veut le meilleur pour ce fils si doué, et pour lui-même. Alessandro Scarlatti sollicite un congé des autorités de la ville pour emmener Domenico à Florence. Il espère décrocher des emplois officiels à la cour de Toscane. Mais Alessandro Scarlatti n’obtient rien d’officiel du grand-duc de Toscane. Il emmène alors Domenico à Rome mais il ne trouve pas non plus d’opportunité permettant à Domenico de faire une belle carrière.

Venise et le goût de la fête

Alessandro envoie son fils Domenico à Venise avec le castrat napolitain Nicolo Grimaldi. Quelle ville splendide. Sa lumière, ses couleurs, ses palais, sa splendeur, ce décor de théâtre, tout cela fait rêver Domenico. Il y a aussi à Venise ce goût sans modération pour les fêtes et le carnaval. Et celui, si étrange, pour les masques. Ah, les masques ! On sort parfois masqué pour prendre l’air, pour aller au théâtre ou au bal. C’est l’origine de bien des aventures. Et cette ville splendide résonne de musique.

A Venise, il y a les célèbres ospedali, ces maisons de charité où on élève des jeunes filles pauvres, et où on cultive leurs talents. Celles de la Pietà ont comme professeur Antonio Vivaldi, et elles deviennent de formidables musiciennes !

Domenico Scarlatti se mêle certainement aussi au public des théâtres vénitiens. Le spectacle est aussi dans la salle. Charles de Brosses raconte qu’on s’invective de loge en loge, qu’on ponctue les entrées et sorties des artistes par des sifflets et des cris d’animaux. Dans les loges, pendant les représentations on fait bombance. Le parterre, ajoute-t-il est peuplé par la canaille. Le public fait un vacarme insupportable ! Finalement, on se tait seulement quand un grand castrat ou une prima donna, attaque son air de bravoure…

Domenico affronte rarement le public d’opéra. Ses productions sont plutôt privées. Dans la vie quotidienne, il semble choisir le calme et la discrétion. Mais quand il joue ses pièces devant un auditoire restreint, les auditeurs retiennent leur souffle tellement son jeu est stupéfiant.

Comme l’écrit Martin Mirabel dans le livre qu’il consacre à Domenico Scarlatti chez Actes Sud, en cinq ans à Venise, il n’a reçu aucune commande d’opéra, contrairement à son père qui vient d’en décrocher deux. Et ce seront deux échecs. Alessandro doute que son fils séduise l’exigeant public vénitien, vu qu’il n’y est pas parvenu lui-même.

Alessandro et Domenico Scarlatti quittent Venise pour Rome, où une autre Reine exilée a repris le flambeau de Christine de Suède, la Reine Marie-Casimire-Louise de la Grange d’Arquien. Domenico va enfin avoir l’occasion d’écrire des opéras, il en compose sept entre 1710 et 1714. Il écrit aussi des œuvres religieuses.

La première page de son Miserere en sol mineur est d’ailleurs la seule et unique pièce musicale de la main de Domenico. Aucun autre manuscrit n’a été retrouvé. Il composera d’autres œuvres vocales.

Domenico Scarlatti, de Rome à Lisbonne

À Rome, Domenico Scarlatti devient maître de chapelle à la basilique Saint-Pierre, mais aussi de l’ambassadeur du Portugal auprès du Vatican, le marquis de Fontes. Cette rencontre va complètement modifier son existence. La vie de Scarlatti sera désormais liée à la famille royale portugaise et à ses ambassadeurs. En 1720, Domenico Scarlatti va au Portugal. Il a 35 ans. Dans la lumière éclatante de Lisbonne, il découvre les rues bruyantes, les couleurs lumineuses des maisons de pierre et de plâtre, il s’étonne sans doute devant le fossé entre les nobles si somptueusement habillés et le peuple si pauvre.

Au Portugal, on fait venir l’or du Brésil par bateau et le trésor colonial contribue à entretenir une des plus somptueuses cours d’Europe, celle de Jean V, dit Le Magnifique. Un homme cultivé et raffiné, qui va donner son âge d’or à la cour du Portugal. Il apprécie beaucoup le style étranger et il fait venir des artistes allemands, français et de nombreux musiciens italiens, qu’il confie à la direction de Domenico Scarlatti. Domenico Scarlatti est aussi chargé de superviser l’éducation musicale de l’infante Maria Barbara, la fille du roi.

Domenico Scarlatti est de nouveau en Italie en 1724. Il a le bonheur de revoir son père quelques mois avant sa mort… Et c’est à Rome, que, le 15 mai 1728 à l’âge de 42 ans, Domenico Scarlatti épouse Maria Carolina Gentili, qui en a 16. Ils auront 5 enfants.

L’année suivante, Scarlatti est rappelé auprès de la princesse Maria Barbara. Elle épouse l’héritier du trône d’Espagne, Ferdinand. Elle est accablée à l’idée de quitter son pays, mais la présence de son maître de clavecin la console beaucoup. Maria Barbara éprouve pour Scarlatti une amitié réelle et sincère. On dit qu’elle est d’une grande intelligence, que c’est une remarquable claveciniste et compositrice. Scarlatti assiste aux réjouissances du mariage et accompagne la future reine d’Espagne vers sa nouvelle patrie. Il restera à son service jusqu’à la fin de ses jours.

Une sonate de Scarlatti, un monde miniature

"C’est un monde miniature. L’infiniment grand dans l’infiniment petit. Un télescope dans lequel on voit se mouvoir les planètes dans un univers en expansion. De la vie condensée et de la fantaisie cadenassée par les mathématiques. Les sonates recèlent une rage contenue, tenue, pressurisée. Fierté, cambrure, figures géométriques, poudroiement d’étoiles. Scarlatti va très vite. Il passe d’une idée musicale à une autre sans autre transition que sa brusquerie et son caprice." Martin Mirabel

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Une émission à écouter ci-dessous

Programmation musicale

Alessandro SCARLATTILa Sonate en ré mineur a violoncello col basso. Roel Dieltiens et Robert Kohnen. Acc 9070.

Domenico SCARLATTILa Sonate en sol majeur K 534. Lucas Debargue. Sony 19075944.

Arcangelo CORELLILa Sonate XII en ré mineur dite " La Follia ". Andrew Manze et Richard Egarr, HM 907299.

Alessandro SCARLATTIMentre io godo, Aria della Speranza extrait d’Il giardino di rose. Cecilia Bartoli & Les Musiciens du Louvre sous la direction de Mark Minkowski. DECCA 4756924.

Bernardo PASQUINILa Sinfonia a quattro. L’Accademia Bizantina sous la direction d’Ottavio Dantone. DECCA 470630-2.

Antonio VIVALDILe Concerto en sol mineur pour deux violons, violoncelle RV 578 op 3/2. Le Concerto italiano sous la direction de Rinaldo Alessandrini. Tactus 672258.

Domenico SCARLATTILa Sonate en ut mineur K 115. Lucas Debargue. Sony 19075944.

Domenico SCARLATTIMagnificat. Le choeur du King’s college de Cambridge sous la direction de Stephen Cleobury. EMI.

Alessandro SCARLATTIUn extrait du Concerto grosso en fa mineur n°1. Europa galante sous la direction de Fabio Biondi. Virgin classics 5454952.

Georg Friedrich HAENDELL’Ouverture da Amadigi. Francesco Cera. TEM316030.

Pietro LOCATELLILes deux premiers mouvements du Concerto op 3 n°2 en ut mineur. Giuliano Carmignola et le Venice baroque orchestra sous la direction d’Andrea Marcon. SK 89729.

Domenico SCARLATTILes Sonates en ut majeur K 132 et en ré mineur K 141. Alexandre Tharaud. Virgin 64201603.

Alessandro SCARLATTIIn volver cio che brami et Nell’aspro il mio dolor extraits de Griselda. Dorothea Röschmann et Akademie für Alte Musik Berlin sous la direction de René Jacobs. Harmonia Mundi 901805.07.

Production et présentation : Axelle THIRY

Réalisation : Anouck GAUVAIN