Quand violonistes et pianistes se disputent une Chaconne

Quand violonistes et pianistes se disputent une Chaconne
Quand violonistes et pianistes se disputent une Chaconne - © Pixabay

Pourquoi diable on s'est encore permis de secouer un chef-d'oeuvre! Tout ça pour ne rien y changer. Rien? Ou presque rien... Le copier-coller du jour est à la base d'une dispute récurrente entre les violonistes et les pianistes. 

Dans cette dispute, il ne s'agit pas seulement de s'envoyer son instrument respectif à la figure, d'autant que le pianiste gagnerait systématiquement...  Quoique, s'il est rapide, le violoniste peut esquiver le Steinway qui vole... Mais ne nous égarons pas et parlons de Jean-Sébastien Bach. 

Bach compose des Suites de danses - pour orchestre, pour clavecin, pour violoncelle et aussi pour violon. En l'occurrence, trois suites pour violon qu'il appelle des PartitasLa 2ème Partita pour violon seul, qui date de 1720, est écrite dans la tonalité de ré mineur.  Alors, comme ça, dire " ré mineur ", ça n'a l'air de rien, mais si je cite quelques œuvres en ré mineur qui ont succédé à celles de Bach, on commence à comprendre ce que ça veut dire : le Requiem de Mozart, le Requiem de Fauré, le Requiem de Bruckner, la 9ème Symphonie de Beethoven... Tout ça pour dire qu'il y a du drame dans cette tonalité de ré mineur!

Et au bout de cette 2ème partita pour violon de Jean-Sébastien Bach se trouve une Chaconne. Peut-être l'une des plus grandes œuvres jamais écrites pour le violon, d'une inventivité et d'une densité exceptionnelles.  Un quart-d'heure de musique, un quart-d'heure d'intensité musicale sur un seul violon.

Mais qu'est-ce qu'un violon qui joue tout seul ?

Une voix ferme et fragile à la fois. Quatre cordes, un archet. Deux ou trois notes simultanées, jamais plus. Un chant continu, dans l'aigu. Un peu de matière brute qui s'échappe du crin, qui s'échappe de l'acier ou du boyau. Des cordes tendues, vibrantes, si proches de l'oreille du soliste. Une seule voix, comme une confidence qui peut transpercer l'air et foudroyer le ciel. Il a l'air si seul ce violon. Comme un miracle d'équilibre. Juste une voix.

La voix de Dieu à travers son medium

Les violonistes vénèrent cette Chaconne comme une forme d'expression divine. La voix de Jean-Sébastien Bach à travers les siècles, la voix de Dieu à travers son medium. Comme si Bach était l'attaché de presse de Dieu.

D'ailleurs, en dehors des violonistes, tout le monde est plus ou moins d'accord pour dire que cette Chaconne est un chef-d'oeuvre. Tout le monde ou presque... Car il y a les pianistes. Bien sûr, ils sont quand même un peu d'accord. Difficile d'ignorer les qualités princières de cette partition. Mais c'est oublier qu'il y a cette incroyable transcription par Ferruccio Busoni, presque 180 ans plus tard. La musique n'est plus la même, les musiciens ne sont plus les mêmes, les instruments ne sont plus les mêmes.

Busoni est pianiste, un immense pianiste, érudit, virtuose, au cœur du processus créatif qui va bouleverser la musique au début du XXème siècle.  Et dans la lignée de Franz Liszt, il transcrit. Beaucoup de Bach.  Il joue Bach, il transforme Bach, il transcrit Bach pour son immense piano.

Et qu'est-ce qu'un piano qui joue seul à la fin du XIXème siècle ? C'est un piano qui a développé une puissance phénoménale. Les progrès mécaniques en ont fait une machine de guerre du récital. Les profondeurs du piano de Brahms, la souplesse du piano de Schumann ou de Chopin ou encore l'orchestre entier que devient le piano avec Franz Liszt. C'est un peu de tout ça que Busoni ajoute à la musique de Bach. 

Une Chaconne qui devient verticale

D'abord la Chaconne devient verticale... Là où le violon développait son discours sur une ligne, le piano l'assied, le fixe, le plante en terre. Des octaves se multiplient, la Chaconne embrasse tout le clavier du piano.  Elle prend son élan depuis le registre le plus grave et des gammes pleines de pédales l'entraînent au sommet des aigus. 

C'est toujours la Chaconne, on suit le texte, mais il est devenu énorme. Là où il était confidence au violon, il devient le chant péremptoire d'un héros victorieux.

Les nuances prennent des proportions dantesques, du piano au fortissimo. On accélère, on ralentit, on fluctue. Et la musique se transforme. C'est toujours la Chaconne, on suit le texte, mais il est devenu énorme. Là où il était confidence au violon, il devient le chant péremptoire d'un héros victorieux. Là où il semblait interroger le ciel, il affirme sa divinité.

La Chaconne selon Busoni n'exprime plus la même chose. L'histoire est différente. Et la musique est la même pourtant car on suit le texte de Bach.

Et les violonistes de se fâcher... C'est une honte ! Comment peut-on ainsi bodybuilder notre Chaconne ?  Et les pianistes de répliquer... Nos dix doigts, nos 88 touches, nos trois pédales et nos 250 kilos de matière demandent un autre traitement. La dispute est sans fin...

Mais le piano sonne, résonne, majestueux, cyclopéen. Il ne glisse plus un message à l'oreille de Dieu, il projette sa parole sans réserve pour le monde entier.

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