Quand le concert n’est plus qu’un rêve

Pierre Solot nous raconte son rêve… Un moment de bonheur qui nous manque depuis plusieurs mois, le rêve d’un concert.

Cette nuit, j’ai fait un rêve : j’ai rêvé que j’allais au concert. Oui, je sais, ça vous paraît tout à fait chimérique comme idée, en même temps… c’était un rêve. J’allais donc au concert, pas l’une de ces grands-messes que l’on donne à la capitale dans les plus grandes salles, non, un petit concert, dans une petite salle, dans une petite ville.

Parce que oui, il y en a beaucoup de ces petits lieux de musique qui vibraient jadis, peut-être pas sous les coups d’archets de ces légendes apatrides au violon surnaturel, mais à la simple et redoutable énergie de bénévoles enflammés qui donnaient à de jeunes pousses musicales une scène, un cachet et un public.

Un public. Et c’est quand on pousse la porte de ces petits lieux de musique que l’on découvre un univers à part, joyeusement chabrolien où l’on cultive un entre-soi d’une sincérité désarmante : le public arrive au concert, et chacun se connaît, connaît l’histoire de l’autre, ses voisins, ses amants, ses turpitudes. Ils se connaissent, ils se retrouvent, ils s’aiment, ils se toisent, et beaucoup ne se soucient pas du programme. Ce qui va être joué ? Peu importe. C’est un rendez-vous… mensuel, hebdomadaire, dominical. On s’est fait beau, on sent bon et l’on demande en arrivant : qui est-ce qui joue ce midi, ou ce soir ?

Et puis dans le hall d’entrée tout bruyant des retrouvailles, quand un inconnu se pointe, comme dans un bar de province, le comptoir perclus d’habitués : et bien le silence se fait… les regards se figent… on évalue… puis on accepte. Un nouveau mélomane a fait son entrée dans le monde de ces gens, il a une histoire, comme les autres, et il ne faudra pas longtemps pour la deviner…

Et c’est en devisant joyeusement que tout ce beau monde s’installe sur les chaises. Un piano sur la scène, un pianiste en coulisses. Il est jeune ce pianiste, il n’a pas encore de carrière, il n’en aura peut-être jamais, mais il a travaillé sa musique comme un forcené, nuit et jour, depuis des années. Son programme, il ne le jouera peut-être qu’une fois, peut-être dix fois, qui sait, mais ce matin, il sait qu’il va jouer cette nouvelle pièce qu’il aime tant. Il ne veut pas en rater une note. Et en même temps, il sait bien qu’il n’a jamais joué en public sans laisser une petite seconde sa concentration s’égarer.

Ah oui… Une heure de concert, une heure de concentration, et dans la tête des milliers de notes à livrer avec amour sous des mouvements virtuoses, trapézistes, en se demandant ce que le public en pense, parce qu’il ne les voit pas, le pianiste ; il est fixé sur son clavier, il sent la présence de sa maman au premier rang qui pleure déjà d’émotion avant d’avoir joué une seule note…

Alors il se lance, il a prévu quelques mots, il bredouille un tout petit peu, mais les sourires de ce public le rassérènent. Le public est bienveillant. Le public est déjà heureux d’être là, il est venu vivre un moment physique, de connexion physique avec ses voisins de rangées, à jeter un œil sur la salle, sur les autres, sur la scène où ce jeune homme un peu tremblant vient de faire irruption avec son allure dégingandée dans un costume serré.

Ce public est venu saisir au vol ce qu’un jeune homme a préparé pendant des années : un moment de musique. Sincère, fragile comme peut l’être un adolescent qui découvre l’amour, mais vibrant de vérité et d’amour du Beau.

Le jeune homme tremble, respire, et plonge sur son clavier comme un marin redécouvre le sable après des années de dérive. Une heure de musique… un concert… à laisser la musique d’un jeune homme qui retrouve les vibrations d’un passé mémorial emplir nos silences passionnés, avides d’absolu, et donner un sens aux jours qui passent et qui ne reviendront pas.

Il y aura un dernier accord, un tout dernier. Le jeune homme va se redresser, un peu débraillé, la sueur coulant contre ses joues. Il lèvera des yeux fatigués et inquiets vers le public qui lui répondra dans ce geste si enfantin qu’est l’applaudissement, une main contre l’autre, à faire le plus de bruit possible. En fait c’est ça, l’espace d’un court instant de musique, nous sommes tous redevenus des enfants, émerveillés, hilares, imbibés d’un bonheur brutal impossible à contenir sans frapper une main contre l’autre. Et c’était beau.

C’était un rêve. Et jusqu’à présent, ce n’est plus qu’un rêve…

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