PIERRE BOULEZ – UN PRODIGE S'EN EST ALLÉ

Au plan musical, une seule chose lui importait : obtenir un résultat… qui fût à la hauteur de ce qu’il entendait en lui en lisant la partition, celle qu’il écrivait comme celle qui se trouvait sur son pupitre de direction. D’où la largesse du spectre sonore de ses enregistrements, de ses concerts, les multiples résonances de la musique qu’il dirigeait à mains nues. À ceux qui lui demandaient pourquoi il n’utilisait pas de baguette, il avait beau jeu de répondre " parce que les mains, je les transporte avec moi ". Boutade ? Peut-être, mais sens des réalités, et des plus élémentaires.

 

Boulez croyait-il en la prédestination ? Il était convaincu que les talents et les aptitudes humaines étaient inégalement distribués. Le caractère "performatif" de certaines actions l’intéressait au plus haut point : il lui arrivait régulièrement d’évoquer la figure de l’athlète capable de sauter en hauteur ou en longueur, ce qui peut s’avérer utile, toutes proportions gardées, quand on joue d’un instrument. Aussi, répugnait-il à l’idée fallacieuse qu’un poète sommeillerait en chacun de nous, ainsi fuyait-il l’amateurisme comme la peste. C’était un adversaire résolu du flou artistique et il pouvait se montrer cassant. Il attendait des musiciens qu’ils fussent des gens de métier accomplis, de vrais professionnels de leur art, à des années-lumière d’un soi-disant professionnalisme. Il était très attentif à ce que lui disaient les musiciens dans l’ordre du possible et de l’impossible. Et il leur rendait la politesse en essayant de mettre, au sein d’un orchestre, des individualités en valeur. Son oreille, absolue, mieux qu’un ordinateur, détectait la moindre nuance.

 

Nous l’avons vu diriger, presque immobile devant de la partition, les bras, les mains et les doigts comme autant de curseurs de la musique qu’il induisait par des gestes jamais pris en défaut de précision (il disait ne pas être narcissique, du tout), le regard grave, presque impassible et totalement impliqué dans l’œuvre en train de se faire. Tout concourrait à en faire sinon un dieu, au moins un démiurge. Et cependant, quand il répondait aux questions, et même les plus naïves, il ne le prenait jamais de haut avec son interlocuteur. D’où cette impression mille fois rencontrée que Pierre Boulez avait l’art de rendre l’autre plus intelligent, d’une intelligence qui ne vise jamais que la compréhension.

 

Précis, concis, courtois, mesuré (avec un sens inné du temps en toute circonstance), logique bien que prônant le désordre organisé, il a peut-être goûté le paradoxe d’être un modèle tout en abhorrant les épigones. Qu’avait-il à faire des lauriers sur lesquels on se repose, la complaisance du regard rétrospectif ? Il préférait la remise en jeu, aller de l’avant. Maître de la surprise, il nous a souvent pris de court, lui qui en savait si long.

 

 

Philippe Dewolf

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