La plus artistique des lettres de candidature

Les concertos brandebourgeois de Bach

Jean-Sébastien Bach à trente ans (1715) par Johann Ernst Rentsch le vieux. © Tous droits réservés

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Les Concertos Brandebourgeois sont une série de six concertos composés par Jean-Sébastien Bach et que ce dernier compile et adresse, en 1721, au margrave de Brandebourg dans l’espoir d’obtenir un poste à Berlin. Peut-on rêver d’une plus belle candidature spontanée qui fait montre de tout le talent du compositeur dans le domaine concertant ?

Les concertos brandebourgeois font partie des chefs-d’œuvre de Jean-Sébastien Bach, véritables monuments de la musique baroque, il est étonnant de savoir que du vivant de Bach, ils sont totalement passés inaperçus. Appelée également "six concerts à plusieurs formes", cette compilation d’œuvres écrites séparément et non conçues, à la base, comme un cycle a été réalisée par Bach en 1721, lorsque ce dernier tenait à se rappeler aux bons souvenirs de Christian Ludwig, le margrave de Brandebourg, dans l’espoir – implicite – d’obtenir un poste à Berlin. Cette fameuse dédicace, rédigée en français, est datée du 24 mars 1721. Elle fête donc aujourd’hui ses 300 ans.

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Tout compositeur vit aux dépens de celui qui l’écoute

Depuis 1717, Bach occupe le poste de maître de chapelle auprès du prince Léopold d’Anhalt-Köthen. En 1719, Bach se rend à Berlin pour acheter un clavecin pour l’orchestre de Köthen. C’est à cette occasion qu’il rencontre l’oncle du roi de Prusse et margrave de Brandebourg, Christian Ludwig.

Selon ce que l’on peut lire dans la dédicace du manuscrit que Bach adresse au Margrave, Bach lui aurait joué sa musique et Christian Ludwig aurait fortement apprécié ce qu’il a entendu, invitant même le compositeur à lui faire parvenir plusieurs de ses œuvres.

Et ce qu’il fit ! Deux ans plus tard, Bach adresse son manuscrit comprenant six compositions au margrave de Brandebourg, à qui il s’adresse dans une longue épître dédicatoire datée du 24 mars 1721. Dans cette dédicace, on sent une pointe d’opportunisme chez Bach qui se rappelle aux bons souvenirs du margrave, en lui rappelant à quel point ce dernier avait eu "quelque plaisir" à l’écoute de sa musique, lui assurant qu’il a à cœur de pouvoir être employé par lui. C’est donc une sorte de lettre de candidature spontanée qu’adresse Bach au margrave de Brandebourg. Et quelle candidature ! Six concertos, d’une diversité de formes et d’écriture, composés séparément et sans volonté de former un cycle, mais que Bach dit avoir "accommodé à plusieurs instruments", et qui représentent pour lui une sorte de démonstration de son savoir-faire et sa maîtrise de "l’art du concerto instrumental".

" C’était un groupage par Bach de six œuvres qu’il considérait hautement représentatives de son génie de compositeur ", précise Gilles Cantagrel, musicologue et grand spécialiste de Bach.

Cette dénomination de "Concertos brandebourgeois" se rapporte, évidemment, au dédicatoire de cet ensemble de six concertos de Bach, mais, comme souvent, ce titre n’a pas été donné par le compositeur lui-même. En effet, le terme "brandebourgeois" apparaît au XIXe siècle, sous la plume du musicologue Philipp Spitta, biographe de Bach en 1873.

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Dédicace de Bach dans le manuscrit des Concertos Brandebourgeois © Getty / DE AGOSTINI PICTURE LIBRARY

Autre fait remarquable, le concerto brandebourgeois n°2 fait partie du fameux Voyager Golden Record, cette fameuse "playliste" qui a embarqué à bord de la sonde Voyager en 1977, pour donner aux potentielles formes de vie extraterrestres un aperçu de la diversité des cultures musicales de la Terre. La première plage de cette playliste est un extrait du Concerto Brandebourgeois en fa majeur n° 2 (BWV 1047) de Bach dans une interprétation du violoniste Karl-Heinz Schneeberger accompagné du Munich Bach Orchestra (Münchener Bach-Orchester) sous la direction de Karl Richter.

L’art du concerto instrumental de Bach

Chaque concerto se présente avec une instrumentation différente, lui conférant ainsi une couleur bien spécifique. Les concertos n°1, n°3 et n°6 mettent en œuvre des "chœurs" instrumentaux, des blocs d’instruments qui ont une importance relativement équivalente dans la partition et qui ne cèdent qu’exceptionnellement la place à un instrument soliste. Dans le concerto n°1, par exemple, les trois instruments sont les vents, les cordes et deux cors de chasse.

Par contre, les concerts n°2, n°4 et n°5 mettent en avant un instrument "super soliste", la trompette dans le n°2, le violon dans le n°4 et le n°5 le clavecin, avec une cadence solo tellement monstrueuse que l’on parle souvent du concerto brandebourgeois n°5 comme le premier concerto pour clavecin de l’histoire de l’humanité.

Malheureusement pour Bach, cette "candidature" restera lettre morte, le margrave ne disposant certainement du nombre de musiciens nécessaires pour exécuter ces partitions. S’il avait su que 300 ans plus tard, ces six concertos seraient joués et enregistrés par des centaines de musiciens dans le monde entier…

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Détails des six concertos

Premier concert brandebourgeois

Le premier concerto brandebourgeois en Fa Majeur BWV 1046 se divise en quatre mouvements, pour cors de chasse, hautbois, basson, violon piccolo, violons, alto, violoncelle, violone et continuo.

Des instruments répartis en deux groupes instrumentaux qui dialoguent, s’emmêlent, s’enchevêtrent, s’opposent et qui, finalement, se réunissent dans un discours vif et joyeux.

Dans le deuxième mouvement en ré mineur noté adagio, les cors de chasse se taisent pour laisser la place aux autres instruments solistes, le premier hautbois et le violon piccolo.

Le troisième mouvement est un allegro en Fa Majeur, avec le retour en force des cors de chasse.

Un quatrième mouvement constitué d’un menuet et de trois trios vient clore ce premier concerto brandebourgeois.

Deuxième concerto brandebourgeois

Le deuxième concerto brandebourgeois en Fa Majeur BWV 1047 se divise en trois mouvements, pour trompette, flûte à bec, hautbois, violon solo, violons, alto, violone de ripieno, violoncelle et clavecin.

Quatre solistes dans ce concerto : une petite trompette virtuose, une flûte à bec audacieuse, un hautbois et un violon.

Après un vif premier mouvement, un deuxième mouvement noté Andante, en ré mineur pour flûte à bec, hautbois, violon et basse. On retrouve tous les instruments solistes à l’exception de la trompette.

Dernier mouvement, un allegro assai en Fa majeur en forme fuguée avec une belle part donnée aux quatre instruments solistes.

Troisième concerto brandebourgeois

Le troisième concerto brandebourgeois en Sol Majeur BWB 1048 est composé de deux mouvements, pour trois violons, trois altos, trois violoncelles, violone et clavecin.

Bien que ce concerto soit composé uniquement pour une seule et même famille d’instruments, les cordes, Bach trouve la façon de rendre son écriture très colorée en triplant chaque partie. On a ainsi trois parties différentes pour chaque type d’instruments. Il se plaît alors à spatialiser son écriture, une ligne mélodique pouvant passer d’un groupe d’instruments à l’autre et aussi d’un pupitre à l’autre au sein d’un seul et même pupitre !

Le deuxième mouvement est aussi le dernier mouvement de ce troisième concerto, annoncé par une simple formule carentielle de deux accords notés adagio. Un dernier mouvement volubile au rythme de danse !

Quatrième concerto brandebourgeois

Le quatrième concerto brandebourgeois en Sol Majeur BWV 1049 se construit en trois mouvements, pour violon soliste, flûtes à bec, violons, alto, violoncelle, violone et continuo.

Le premier mouvement est un allegro où se dégagent en solistes, les deux flûtes à bec et le violon principal, à la partie particulièrement virtuose.

Le deuxième mouvement est un andante en mi mineur où tous les instruments sollicités dans le premier mouvement se retrouvent également ici.

Le troisième mouvement est un presto en Sol Majeur écrit dans un style fugué. Après un ruissellement de notes jouées au violon solo, l’orchestre achève ce concerto avec quelques silences et des accords extrêmement rhétoriques !

Cinquième concerto brandebourgeois

Le cinquième concerto brandebourgeois en Ré Majeur BWV 1050 se divise en trois mouvements, pour flûte traversière, violon principal, cordes (violons, altos, violoncelle et violone) et clavecin soliste.

Le premier mouvement nous révèle trois solistes, la flûte, le violon et le clavecin qui, peu à peu, s’impose pour finalement jouer en solo dans une cadence complètement hypnotisante.

Le deuxième mouvement est un affetuoso en si mineur avec les trois instruments solistes, la flûte, le violon et le clavecin.

Le dernier mouvement est un allegro en Ré Majeur, qui emprunte son rythme à une danse, une gigue à la française. L’écriture est de style fuguée.

Sixième concerto brandebourgeois

Le sixième concerto brandebourgeois en si bémol majeur BWV 1051 se compose de trois mouvements, pour deux altos (violes "da braccio"), deux violes de gambe, un violoncelle et une basse continue.