La "Légende norvégienne", une œuvre perdue d’Ysaÿe à redécouvrir dans un enregistrement de Jonathan Fournel, 1er Prix du Concours Reine Elisabeth

Certaines œuvres connaissent le succès, mais il arrive que d’autres se perdent dans les méandres de l’histoire… C’est néanmoins une joie quand le hasard nous permet par la suite de les redécouvrir et de les écouter. C’est le cas de la Légende norvégienne pour violon d’Eugène Ysaÿe, une œuvre de jeunesse découverte en 2013 et qui a fait depuis l’objet d’enregistrements prestigieux.

Nous avons commémoré il y a à peine deux semaines les 90 ans du décès d’Eugène Ysaÿe, légendaire virtuose belge du violon, en revenant sur son inscription dans l’école franco-belge du violon qui fit la gloire de notre pays sur les scènes du monde entier. Désormais, nous nous apprêtons à vivre la grande semaine de finale du Concours musical international Reine Elisabeth de Belgique (CMIREB), un événement dont nous lui devons l’existence, puisque c’est lui qui en a proposé la création à son élève la Reine Elisabeth (le CMIREB portait d’ailleurs le nom de Concours Eugène Ysaÿe à l’origine).

C’est l’occasion de rappeler qu’en plus d’être un grand interprète, Eugène Ysaÿe était un non moins grand compositeur, bien qu’il n’ait jamais suivi de classe d’écriture en plus de sa formation de violoniste à Paris et Bruxelles auprès du Belge Henri Vieuxtemps (1820-1881) et du Polonais Henryk Wieniawski (1835-1880), eux-mêmes compositeurs et virtuoses. Si elle n’est pas la plus fournie, l’œuvre d’Ysaÿe compte quelques pépites de renommée internationale considérées comme des incontournables du répertoire de violon, à l’instar des 6 sonates pour violon seul.

Mais toutes ses compositions n’ont pas connu la même gloire. L’une d’elles est même mystérieusement tombée dans l’oubli : la Légende norvégienne. Disparue des radars peu après sa création en 1882, elle n’est même pas mentionnée dans la bibliographie rédigée par son fils, qui donne pourtant force détails sur cette période. Ce n’est qu’en 2013 que l’œuvre est redécouverte, quand le manuscrit autographe est offert par un anonyme à la Bibliothèque royale de Belgique, et aussitôt validé comme authentique par la spécialiste d’Ysaÿe Marie Cornaz.

La tournée en Norvège

À l’époque de cette composition, le jeune Ysaÿe est depuis 1879 le Konzertmeister de l’Orchestre du Konzerthaus de Benjamin Bilse à Berlin, à l’origine du futur Orchestre philharmonique de Berlin. Il y fait ses gammes en matière de composition, mais ne s’y plaît pas et démissionne en 1881 pour se lancer dans une grande tournée en compagnie de son ami, le brillant pianiste et compositeur russe Anton Rubinstein. Ce voyage conduit Ysaÿe en Norvège, où il rencontre Edvard Grieg. Sensible à la poésie des paysages du Nord, des fjords et des îles, il compose deux œuvres, une Mazurka de concert qui sera réécrite par la suite et passera à la postérité sous le titre de Lointain passé, et ce fameux morceau oublié, la Légende norvégienne pour violon.

Le manuscrit autographe est daté précisément (28 avril 1882) et porte la signature d’Ysaÿe. Il est dédié "à son ami Alexandre Bull" un pianiste élève de Rubinstein, qui n’est autre que le fils du grand violoniste norvégien Ole Bull, considéré comme le Paganini du Nord. C’est avec Alexandre Bull que Ysaÿe crée ses deux œuvres deux jours plus tard, le 30 avril, à Bergen, la deuxième ville du pays. La Légende norvégienne s’inspire de la Légende de son défunt maître Wieniawski, mais elle se nourrit aussi des découvertes faites lors de son voyage : notamment des harmonies de Grieg et de Svendsen.

Qu’est-il arrivé par la suite à cette partition dont on ne trouve plus trace ? A-t-elle été perdue, offerte à Alexandre Bull ou rangée volontairement par le compositeur qui en aurait été insatisfait ? Nous ne le saurons probablement jamais. Toujours est-il que sa redécouverte ouvre à l’œuvre un avenir nouveau. C’est un finaliste du CMIREB 2012, Marc Bouchkov, qui a l’honneur de la révéler au public le 17 octobre 2014, accompagné du pianiste Georgiy Dubko, puis d’en proposer un premier enregistrement pour Harmonia Mundi. Et l'an dernier, le jeune Kerson Leong l'a gravé à son tour pour le coffret Hommage à Ysaÿe (édité par Fuga Libera et couronné d’un Diapason d’or), avec le Français Jonathan Fournel, qui n’est autre… que le Premier Lauréat et le Prix Musiq3 du public de cette édition 2021 du Reine Elisabeth.

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