L'envoi de Paul Hermant à Philippe Sireuil

Cher Philippe Sireuil, cette semaine le Mur est tombé une fois encore. Il tombe tous les ans à la même date depuis le 9 novembre 1989. C’est terrible un mur qui tombe avec une telle régularité, on devrait, pour mettre en garde les distraits, sur des panneaux, afficher les mots : " Attention chute d’hier ". C’est encore hier qui nous tombe sur la tête. Chaque année à la même date, le passé nous fait des bosses sur le crâne.

Et qui c’est qui nous fait ça ? C’est le pape Wojtyla ou le secrétaire Gorba, c’est " N’ayez pas peur " ou bien la transparence de la glasnost, ou bien encore la perestroïka, ce mot russe qui signifie reconstruction et qui fit donc tomber un mur… On nous dit que c’est ça.

Mais comme vous voyez, ce n’est jamais nous. Ce n’est jamais nous les gens, ce ne sont pas par exemple les milliers de personnes qui allumaient des bougies et veillaient dans les rues de Berlin-Est et qui manifestaient depuis au moins octobre, ce ne sont pas les manifestants, ce ne sont pas les dissidents, ce n’est jamais eux, ce n’est jamais nous.

Ce n’est jamais nous qui nous faisons des bosses sur le crâne. C’est le pape Wojtyla ou le secrétaire Gorba.

Disparition du peuple décrétée le 9 novembre 1989 ! Tout ce qui arrivera ensuite sera du fait du capitalisme. L’histoire a en effet une fin, elle sait en tout cas fort bien comment terminer les peuples. On pense obtenir sa libération, on reçoit la consommation. Dissolution du peuple dans l’individu : narcissisme, mimétisme, consumérisme valent mieux que révoltes, engagements et combats.

Depuis, à chaque fois que les peuples ont tenté de se soulever ou bien qu’ils l’ont fait, pan, sur la tête, une pierre du mur de Berlin. Range-toi, petit, laisse passer l’ultralibéralisme ou l’ultraextrémisme ou l’ultramilitarisme ou l’ultra chose ou l’ultra machin. Range-toi. Ce que tu vois défiler, ce n’est pas ton histoire, ce ne sont pas tes affaires. Et fais gaffe à ton crâne, à force ce ne sera plus qu’une bosse. Ne la laisse pas traîner. Ne traîne pas ta bosse. Rentre chez toi, où la télévision t’expliquera le pape Wojtyla et le secrétaire Gorba.

Cher Philippe Sireuil, je ne sais pas pourquoi à vrai dire c’est tombé sur vous. Ou plutôt sans doute que oui. Voilà que je me lance à vous écrire un envoi et voici que je rédige un manifeste. Mais j’ai lu aussi les mots que vous utilisez pour justifier, je dis bien justifier en effet, de l’actualité théâtrale des " Mains Sales ".

Une vieille baderne, n’est-ce pas, que cette pièce qui va comme un film, mais une comédie pourtant dites-vous, un vaudeville, presque, où les portes claquent comme des coups de feu.

Et ce qui continue de claquer aussi et ce qui passe au-dessus du Mur de Berlin, ce sont les gifles des dogmes, de la dévotion, de la soumission, du pragmatisme, de l’idéalisme et de l’omelette qui casse les œufs des mondes totalitaires… On casse des œufs, n’est-ce pas. Mais pour sauver qui et pour tuer quoi ? Tout cela en finirait presque par devenir drôle.

Mais à la fin, pourtant, qu’est-ce qui est moral ? Et à la fin, où réside la liberté du choix ? Où réside l’idée que pour une fois " ce soit nous ? ". C’est peut-être cela —cette actualité du choix à poser, me suis-je dit — que vous avez voulu mettre en lumière.

Et si je dis mettre en lumière c’est aussi que c’est une chose que l’on sait un peu moins de vous que vous aimez à régler vous-mêmes les éclairages de vos mises en scène. Est-ce donc cela que vous avez choisi littéralement d’éclairer en montant les Mains Sales, me suis-je demandé…

Et puis j’ai compris. J’ai compris que vous nous faites aujourd’hui les Mains Sales au théâtre de la Place des Martyrs, et que c’est presque une tautologie car en effet quelle est aujourd’hui la place des martyrs aux mains sales ? Et aux bosses sur la tête ? Je vous souhaite le bon jour.

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