l'envoi de Paul Hermant à Leonardo Garcia Alarcon

Cher Leonardo Garcia Alarcon, vous qui êtes argentin, vous êtes donc l’invité d’honneur du festival de Wallonie dont le programme, cette année, s’intitule Espagnes.

Espagne prend un s, ce sont des Espagnes multiples et plurielles, comme elles l’étaient jusqu’à la Renaissance : elles étaient même 36 à bien compter, entre ce qui était catholique, ce qui était musulman et même ce qui était portugais… C’est beaucoup, vous en conviendrez.

Regardez : aujourd’hui, il nous en suffit d’une seule pour défaire peut-être le rêve de 27. Vous nous revenez en effet dans un moment où l’Espagne fuit. Les capitaux s’égarent, les banques s’écroulent, les fonds fondent, les gens résistent sans doute dans ce qui leur reste d’angoisse, l’immobilier s’est effondré en premier, le pays est devenu inhabitable : l’Espagne est aujourd’hui un endroit que l’on quitte, comme d’autres, comme l’Irlande ou bien la Grèce. De sorte que l’on se demande où, finalement, nous pourrons bien aller…

Nous autres européens, en venant tirer par la manche une Espagne juste sortie du franquisme, pensions que la solution était dans la solution. La dissolution sera sans doute la réponse et je me demande, cher Leonardo Garcia Alarcon, comment cela vous parle à vous dont le pays d’origine a traversé une crise terrible que chacun ici regarda avec commisération et indifférence et qui vous retrouvez aujourd’hui à défendre en musique un pluriel avec lequel on n’écrit plus là-bas le mot espoir.

Vous allez me répondre : précisément, cette musique est là pour dire l’intemporel, elle est un défi aux aléas des temps, elle passe au travers du cours des Histoires, elle a tout connu et tout reconnu : la musique est un fleuve qui sait les torrents, les tourbillons et les gouffres mais qui toujours va vers l’aval en apprenant au passage comment noyer l’écume.

Et puis d’ailleurs, vous ajouterez que le baroque aussi connut une crise longue et durable et que cela ne l’a pas empêché de nous revenir comme une jeunesse. Des siècles plus tard, la basse continue et le patrimoine fait mémoire pour un futur qui tarde à venir.

La culture, c’est ce qui nous reste quand on a tout oublié, disait Edouard Herriot, un homme politique français plutôt sympathique de l’entre-deux guerres. C’est intéressant comme formule et elle a fait florès, mais on commence à comprendre que ce n’est pas tout à fait vrai. La culture, c’est ce qui nous sauve quand on a tout dépensé. Je vous souhaite le bon jour.

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