l'envoi de Paul Hermant à Antoine Laubin

Cher Antoine Laubin, si j’ai un reproche à vous faire, c’est d’avoir choisi de mettre en scène votre " Dehors " — qui concerne donc les " sans abris, on va le dire comme ça et que vous avez tout de même porté pendant sept années — d’avoir choisi donc de le présenter au mois d’octobre prochain quand, vous le savez comme moi, l’hiver commence quant à lui le 21 décembre.

N’auriez-vous donc pas pu attendre un peu, deux mois à peine, que nous soyons étonnés une fois encore qu’il fasse froid en hiver pour les gens du pavé ? Et que les conjonctures météorologiques prennent une nouvelle fois le pas sur les conjectures politiques ? Ah ça, croyez-moi, vous en auriez eu du monde, dedans…

Alors, je vous le demande, pourquoi avoir choisi ce contretemps — cette contre-météorologie si j’ose — quand les consciences ne sont pas encore blanchies par les flocons qui tombent ?

Peut-être justement, allez savoir, parce que précisément, vous en avez pris du temps. Sept ans, je le disais tout à l’heure à retourner entre autres textes, celui de Patrick Declerck, ce fameux " Naufragés " dont nous avons parlé ici même avec lui il y a quelques mois.

Ce n’est évidemment pas le même temps. Et je me demande comment l’on peut travailler aussi longtemps à un présent qui dure, je veux dire à un futur que l’on envisage comme un aujourd’hui. Car ce texte, vous le saviez, ne pouvait plus devenir inactuel. Ce récit des quinze années que Declercq a passées avec les clochards de Paris — et toute cette littérature qui depuis s’écrit à ce sujet —clôturent en effet beaucoup moins qu’ils n’annoncent.

Et je me demande comment durant ces sept années de travail, je parle du vôtre, de votre travail,  vous avez fait pour ne pas vous résigner à la résignation. Pour ne pas accepter tout à fait.

Car quoi, nous nivellons jour après jour la façon dont nous acceptons ce qui nous arrive. Nous faisons décroître nos instances. Nous réduisons nos rêves. Nous consentons, retournant contre nous et entre nous la colère que nous pourrions pourtant réserver à ce — ou à ceux— qui la causent. Tout juste satisfaits d’être encore à peu près du bon côté du manche, du bon côté de la clenche, quand nous avons encore une porte que nous pouvons fermer derrière nous, laissant dehors les sujets de notre sidération que nous dépouillons, pour pouvoir survivre, de leur humanité.

De sorte que les sans abris, les clochards, semblent aujourd’hui appartenir aux arts de la rue. Ils fournissent décor et spectacle. Ils figurent ainsi le paysage sauvage de la ville, celui que l’on ne parvient pas à urbaniser :  ce sont des friches en mouvement, ce sont des tags qui bougent, des graffitis qui parlent… Rien de moins, mais rien de plus non plus.

Les sans abris ne sont pourtant pas les derniers à nous mettre en garde : ce qui leur arrive pourrait très bien nous arriver. C’est fort vrai, mais est-ce quelqu’un, cher Antoine Laubin,  ne pourrait pas les avertir que le contraire serait sans doute pire encore : qu’ils deviennent comme nous ? Je vous souhaite le bon jour.

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